SIMONE deux Épisode 5

Épisode 5 : Simone réapparaît pour la deuxième fois

 

25 juillet 1957

Ma grand-mère et moi, nous vînmes chercher Mathilde et la petite à leur descente du train.

— Ma pauvre Mathilde ! s’écria l’aïeule en l’aidant à monter dans la carriole.

Assis à l’arrière, je me levai d’un coup pour tapoter la couverture sur le siège avant et disposer la bouillotte malgré la chaleur d’août. Grand-mère avait aussi apporté du café dans une thermos, additionné de quelques gouttes d’eau-de-vie et m’avait fait la leçon : sois prévenant et tiens-toi bien.

— Hue !

Cachou se fit tirer l’oreille puis daigna trotter. Le claquement familier des sabots éveilla le regard de l’enfant un instant puis sa pupille se ternit à nouveau. Sur un signe de ma grand-mère, je servis un verre à Mathilde. Elle l’avala cul sec et me le tendit vide. Un autre. Sans lâcher la petite serrée contre elle.

Le train sifflait derrière nous tandis que nous quittions la route principale pour suivre le ruban sec du sentier menant au hameau. À côté de moi, l’enfant brinquebalait au rythme de sa mère. Je plissai les yeux devant cette gamine que ma descente d’arbre m’avait appris à détester.

Depuis sa disparition, je devais coucher dans l’ancienne chambre de ma mère qui jouxtait celle de mes grands-parents. Interdiction d’aller dans celle que j’occupais les années précédentes au premier étage. Et bien sûr, hors de question de retourner dormir dans le tilleul. Trop exposé, trop dangereux, trop tout. J’étais consigné dans les jupes de ma grand-mère. Potager, messe, courses au village, papotage avec les commères des environs, de préférence dans ce patois auquel je ne comprenais rien et qui roulait les R et traînait les A. Tu n’as pas connu ça. Même la lecture du journal m’était interdite. Il ne me restait que les ouvrages de la bibliothèque de mon grand-père, des traités d’apiculture. Pfff. Je regardais quand même les images.

En plus, sa maigreur la rendait laide, cette gamine, avec son bonnet de travers qui laissait voir son crâne à nu, et cet air perpétuellement hébété qui lui collait au visage comme un masque mal ajusté. Où était celle qui riait aux éclats sous mes chatouilles ?

Ne m’en veux pas, s’il te plaît, de mes remarques stupides, j’avais huit ans.

Ce qui m’énervait le plus, c’était que mon grand-père n’aurait plus personne à retrouver. Moi qui imaginais déjà ses filatures d’espion, quelle déception !

Pour me venger, et surtout parce que la nouvelle Simone me mettait mal à l’aise, je lui faisais d’affreuses grimaces quand sa mère ne me regardait pas. Son indifférence me faisait bouillir. Je l’aurais volontiers pincée sous sa robe de cerises, mais c’était trop risqué. Je lui tirai une dernière fois la langue en roulant des yeux avant de décider que sa médiocre personne ne valait pas la peine que je me donnais, et je me perdis dans la contemplation d’un milan à la queue en V qui planait au-dessus du champ des Berthier. Sa hauteur et son indépendance me firent soupirer d’envie.

Ma grand-mère lança une ou deux phrases anodines avec tact. Quelques mmh répondirent. Mathilde ne parlait pas plus que son enfant. Comme pour accompagner son silence. Et la serrait contre elle en lui frottant l’épaule. Une mère qui retrouve sa fille transformée en autre chose qu’elle ne reconnaît pas, mais qui reste elle.

Yvonne se tut.

Dans la cour de la ferme des Balleret, les habitants s’étaient attroupés. Pour aider, disaient-ils. Pour voir la retrouvée, évidemment. Il ne se passait pas grand-chose dans nos campagnes et un événement, surtout tragique, réjouissait les veillées.

Tout le monde se précipita vers Mathilde quand elle descendit, la gamine dans les bras, et suivit ma grand-mère qui ouvrait la marche jusqu’à la porte d’entrée.

… C’est bien elle… comme elle a maigri… avec du bouillon de queue de bœuf… un lait de poule… chercher la rebouteuse… pauvre petite… méconnaissable…

La cuisine se révéla trop étroite pendant qu’on nourrissait l’enfant. Tant pis, on s’entassa. Le maire avait fait le déplacement, la boulangère, le rempailleur d’à côté, les paysans des alentours aussi, la casquette à la main comme dans une église. On aurait dit qu’on allait la baptiser. Mais le curé s’était fait excuser : une extrême-onction, la vieille Lucienne l’avait mandé pour les derniers sacrements. Sa bonne lui raconterait.

L’enfant mangeait mal et il fallait lui enfoncer la cuillère dans la bouche.

Chacun y allait de son commentaire.

… elle a de petits yeux… qu’est-ce qu’ils ont vu ?… Cent kilomètres…

Moi-même, je commençais à m’intéresser. Mes oreilles se tendirent autant que celles des autres. On questionna aussi Mathilde qui répéta ce qu’on lui avait dit.

Une femme en robe « à couleurs » avait déposé la gamine devant le couvent des Ursulines de la ville de N***, les religieuses avaient reconnu la petite grâce à la photo parue dans le journal. Encore un que je n’avais pas été autorisé à lire. L’enfant souffrait d’« amnésie post-traumatique », articula Mathilde en détachant chaque syllabe. Elle avait noté le mot pour le montrer au curé qui saurait le lui expliquer.

Sa bonne prit le papier et le glissa dans la poche de son tablier, elle ferait la commission.

Un choc, voilà ce qu’avait compris Mathilde, et sa fille, dont elle n’avait pas reconnu l’odeur sous les éthers et les désinfectants, en avait perdu la parole.

Le maire de la commune avait soupçonné les Gitans, interrogé le rempailleur qu’on — mais qui donc avait des yeux à cet endroit à ce moment-là ? La boulangère, évidemment — avait aperçu près de la ferme des Balleret, André qui pleurait, et même passé des annonces dans le Journal des chaumières. Rien.

… les laisser se reposer… je ne l’aurais pas reconnue… si maigre, la petiote… ses yeux ont foncé… l’oreille gauche décollée…

Les heures s’écoulaient, on répéta ce qu’on savait déjà, la conversation tomba et la cuisine se clairsema. En sortant, on se murmurait, réjoui, que c’était une terrible histoire, de celles qui dureraient plusieurs veillées et alimenteraient bien des discussions. Les joues rosies, on s’égailla avec un certain plaisir pour aller clamer la bonne nouvelle : la disparue était retrouvée.

Ma grand-mère et moi partîmes les derniers.

— Viens à la maison quand tu voudras, dit Yvonne en détournant les yeux comme le font les gens d’ici s’ils veulent laisser à l’autre le droit de refuser.

Dès la porte fermée, nous entendîmes pleurer, comme si on n’avait attendu que notre départ.

Aux premiers sanglots, ma grand-mère se figea et fronça les sourcils, aux deuxièmes, plus aigus, elle reprit sa marche.

C’est alors qu’une voix s’éleva du grand chemin.

— On l’a retrouvée !

C’était André, le garçon de ferme des Balleret qui revenait de la moisson, le visage illuminé comme un feu de la Saint-Jean.

Il s’arrêta près de nous, plié en deux par l’essoufflement.

— On a retrouvé Simone, dans le champ des Berthier.

Tout à l’heure, alors qu’il raccompagnait Émile Berthier après la coupe, le setter tacheté avait aboyé avant de s’enfoncer dans les fourrés, entraînant dans son sillage les deux hommes. Il les guida jusqu’à la fosse de drainage, à quelques centaines de mètres de la ferme des Balleret.

Le pauvre André avait aperçu un pied petit, sali de terre, et s’était approché, la casquette à la main. C’était celui d’une fillette dénudée, agrippée à un vêtement qu’ils reconnurent aussitôt : la robe de Simone. Elle était morte.

— Non, elle respire, avait dit Émile.

Amaigrie, inerte, mais vivante.

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