Xavier Chapuis rédige ici son premier roman qui, contrairement à son personnage, a eu la chance d’être édité. Mais l’auteur n’en est pas à son premier écrit ; quelques chroniques par là, quelques mails par ci… de quoi aiguiser sa plume et faire couler l’encre qui mettra six pieds sous terre, narrativement, les écrivains contemporains qui siestonnent sur les plateaux de télévision.
Cyril Poirier, la trentaine, contrôleur de gestion pour payer ses factures, est un grand romancier. Seul hic, aucune maison d’édition ne perçoit le talent du jeune homme. Ainsi refoulé des bancs de la littérature, il choisit d’entrer dans son Histoire par la petite porte et c’est de cette manière que Philippe Sollers fait son entrée comme compagnon de route de monsieur Poirier. Mais pour cela, il aura fallu que l’écrivain, salué par André Malraux en son temps, se prenne un petit coup de marteau et une pointe derrière la nuque. Un détail… Cyril et Philippe ne font plus qu’un pour aller conquérir le canapé de La Grande Librairie et être encensé pour ce roman qui lui prit « cinq ans, trois mois et sept jours » d’écriture.
« À cause de ces brutes d’éditeurs, la littérature risquait de ne jamais être honorée de mon œuvre révolutionnaire. Je devais ça à son histoire, à l’Histoire de la littérature. »
Malheureusement, le canapé est pris d’assaut, et bien souvent par les mêmes fessiers. L’auteur mal-aimé va devoir faire place nette pour faire la sienne, aidé de Philippe, bien entendu. La mort de ce dernier n’avait, d’ailleurs, pas éveillé le moindre soupçon sur sa personne. Son crime était un flop, passé aussi inaperçu que son manuscrit. Qu’à cela ne tienne. Marteau en main, Nothomb, Beigbeder, Houellebecq auront tour à tour la nuque brisée du sceau de la littérature et ses crimes seront enfin soulignés, critiqués, honorés par Yann Moix qui se prendra d’intérêt pour ces meurtres d’un nouveau genre. Cyril Poirier, encore anonyme, vient d’entrer dans l’Histoire de la littérature.
« Maintenant que j’avais fait de la place, ils auraient dû nous accueillir, nous les autres, les non-publiés – leurs étrangers ; ils auraient dû me convoquer, moi. Pourquoi s’obstinaient-ils à nous acculer au silence. »[1]
Plume cinglante, posture caustique, Xavier Chapuis use d’humour et d’ironie pour nous conter l’histoire de ce personnage lambda, mais farfelu, un brin désabusé et obsédé par son objectif de réussite. Attachant par sa maladresse qui ne révèle que son humanité, Cyril Poirier passe, néanmoins, de l’autre côté de la réalité en devenant ce tueur en série pour lequel le lecteur ressent une réelle sympathie. Derrière ces meurtres sanglants, nous retrouvons la symbolique des parents qu’il faudrait tuer pour s’émanciper et devenir cet adulte indépendant. Les écrivains, connus et reconnus, rencontrés dans cet ouvrage seraient ces filiations qui nous auraient nourris de leurs mots, nous étouffant de leurs présences omniprésentes et prenant ainsi toute la place sur le canapé.
Il ne faut pour autant pas prendre au pied de la lettre cette intrigue criminelle dont le lecteur connait le coupable et l’auteur la manie – la lettre – avec adresse. Situations cocasses et autodérision nous rendent le livre aussi sympathique que son personnage. Une tendresse dans la volonté d’exister jusqu’à la folie.
Cyril Poirier est un justicier des Lettres, les remettant à leur bonne place ; David Foenkinos aussi par la même occasion.
« “Vous comprenez pourquoi vous êtes encore en vie ? Parce que vos torchons, vos têtes de gondole, c’est la mort. On ne tue pas la mort. Pour la défier, on vit.” Il [David Foenkinos] me dévisagea stupéfait. “Votre vie, continuai-je, est plus choquante que ne le serait votre mort. Vous êtes un scandale, une arnaque, un bluff gigantesque. Votre œuvre est une insulte à l’Histoire de la littérature et à la vôtre, une atteinte à la mort.” »[2]
L’excès de ce personnage excédé crée toute la dynamique du roman, apportant une vitalité communicative. Parallèlement à sa vie fantasmée, Xavier Chapuis écrit le quotidien professionnel de cet homme chamboulé par la médiocrité du monde dans lequel il erre. Ses journées sont alors rythmées par les ordres de Jean-Claude, son supérieur hiérarchique sans envergure, et les déjeuners avec Camille, sa gentille collègue dont l’esprit critique vagabonde encore dans les limbes du néant. Puis, il y a Bérénice, seule étoile qui illumine ses lundis gris, conseillère littéraire d’un jour.
« Le monde est fermé quand on est absorbé par le quotidien. Qu’est-ce qui permet de prendre le recul nécessaire pour l’ouvrir ? L’art. »[3]
Critique, drôle et tendre est le premier roman de Xavier Chapuis paru aux Éditions DO.
L’Histoire de la littérature, CHAPUIS Xavier. Éditions DO. 168 pages. 18 euros.
Paru le 14 août 2025.
© DAVID VALENTIN
[1] CHAPUIS Xavier, L’Histoire de la littérature. Éditions. Do, page.64
[2] Ibid. Page 104
[3] Ibid. Page 123
