De la maison de Pornic, si je ferme les yeux, je revois encore aujourd’hui les tommettes antiques, la salle de bain rustique, fenêtre sur le jardin, sa baignoire riante le soir, au crépuscule, où je chantais, la table en bois de la terrasse dans son nid de verdure, la coque blanche du voilier, côté cour, en rentrant, et partout autour l’indolence du loisir, du temps libre, sans limite.
De tels séjours, de telles escapades préservées, il y en aurait d’autres, mais jamais aussi naturelles que cette fois. Celle, trop organisée, d’un premier de l’an en Bretagne, à Inzinzac, frôla même l’hécatombe, orgies mal dirigées, concurrence stupide d’ivresses, d’états seconds sans partage.
Il est vrai que les temps approchaient où il nous faudrait rendre des comptes, rentrer dans la réalité sociale.
Sid, du reste, n’aurait pas le droit à une troisième rentrée universitaire, condamné à aller travailler à la chaîne, standardiser des pièces métalliques les mains cloquées par l’huile bouillante, le dos cassé, le moral noir. Il ferait ensuite serveur en saisons, puis décrocherait un CAP qu’il enverrait très vite au diable, forcément. Resterait dès lors à combiner en voyageant à l’étranger (achats de hamacs au Mexique, revente vingt fois le prix en France, aménagements immobiliers au Maroc, interlopes…), puis à monter à Paris textes en main, y brûler.
D’autres y passeraient encore, beaucoup d’autres. On tombait comme des mouches. Ce fut comme une longue nuit qui s’abattit sur nous, élisant ses proies cruellement.
Ned, d’abord, avant Sid même, qu’on avait beau jeu de railler alors qu’il vivait à Montoire-sur-le-Loir, où il s’était retiré après Tours pour vivre chichement dans une maisonnette de plain-pied près d’un PMU où il jouait pour tenter de changer de vie. Nick, plus tard, révolte familiale, coup de poing dans la voiture paternelle un soir d’orage, cris et fureurs, mariage-noyade pour se sauver, comme un martyre, pour réchapper, îlot d’urgence, les pieds sur terre, dans la fange même – son beau-frère sortait de prison et l’alcoolisme menaçait de toute part le triste cercle où il évoluait nouvellement. Seb, ensuite, séparé de Cécile, l’amour de sa vie, congédiant soudain la peinture pour rallier la banque de son père, faire du fric à l’infini. C’était comme si on assistait au triomphe brut de la matière, des puissances les plus immédiates.
Sam, mon frère d’enfance, le ferait aussi, tomber, à des encablures de là, dans un tout autre contexte mais dans le même virage et pour des causes semblables : lui aussi aurait mal géré l’après-études, lui aussi pâtirait de l’entrée dans ce qu’on appelle « l’âge actif », que je m’arrangeais, de mon côté, pour différer autant que possible.
Contraint par son père d’embrasser une voie scientifique, quand il ne pensait qu’au piano, puis de déménager à Lyon, loin de tous, Sam serait embauché comme assembleur informatique, dans un contexte déjà fragile. Son existence, ses marges de liberté intérieure, ne cesseraient de décroître, les espaces de jeu, en lui, de se figer. La création le hanterait, à rebours de son quotidien désolant, où il jetterait toutes les forces qui lui restaient. Mais, tout comme moi à cette époque, ce qu’il faisait était trop intime, personnel, aucunement formaté. De la sorte n’avait-il en réalité pas la moindre chance de percer, de déboucher sur un public, de voir ses œuvres identifiées.
Au bout de deux ans, Sam serait finalement licencié, et ce au terme de tractations navrantes pour y parvenir et toucher des indemnités. L’ambiance dans sa boîte était au couteau, chacun pour soi, rien pour tous, et Sam n’avait pas les armes pour lutter, s’ouvrir une voie par le haut. Lui dont j’avais été si proche, à qui je dois mes meilleures heures, sans contredit, je ne le voyais guère plus qu’une fois par an, chez ses parents, à Meximieux, pendant les vacances d’été.
Celles d’après ma maîtrise, à l’occasion de mon mois de congé à Chambord, où je travaillais alors comme hôte d’accueil, furent ultimes, riches en jours planants, lénifiants, loin du monde. Cafés serrés, nuits profondes, immersion dans des films ou des jeux d’ordinateur prenants, après-midis tranquilles, soirées colin-maillard dans d’immenses demeures argentées, histoires galantes (Alice, Edwige), casuistique amoureuse autour d’Ève et de Salomé, Sam, amusé par mon ardeur, visions esthétiques décisives – dernière prise d’air avant la chute, avant l’éboulement du passé. Dorénavant, plus jamais il n’y aurait de séjour de cet ordre, aboli, plus jamais notre amitié ne connaîtrait de sommets tels qu’à Pérouges, qu’on visita ensemble en pleine chaleur, bourg désert, rien que pour nous, verre d’eau fraîche sur verre d’eau fraîche en terrasse, proche d’une source, jolie gloria sur une placette ombragée, vieux pavés et loggias minérales, semant un parfum d’Italie ancestrale.
Les séjours près de Lyon qui suivirent furent tous brefs et décevants – déprimants, même. Quelques jours sans joie, sans issue, Sam en noyade dans sa mélancolie à l’image de celle du cycle de lieds de Schubert intitulé Voyage d’Hiver, dont il me montra une mise en film poignante une après-midi émouvante.
À cet égard, me revient un voyage en Hollande fait à quatre, cœurs éteints, vrai adieu aux armes haschichin : déjà, je freinais, éludais les bangs – l’année suivante, je refuserais même les joints, ayant eu mon compte pour ma vie. Ce fut un coup de vent, ce voyage, de lumières froides, fantomatiques, enfouies dans des péniches et l’encens d’herbes hybrides aux têtes surpuissantes, skunk, ganga, purple haze, enduites de résine vénéneuse et en tous cas contraire à ce qu’il eût fallu pour panser nos âmes désolées. Le matin du départ, sur une grève de galets inertes, un lac frileux devant nous, on est tous en anoraks, Sam, moi et deux siennes connaissances lyonnaises que je ne reverrais jamais – mais au fond, personne n’y était.
Depuis longtemps, déjà, Sam n’espérait même plus, au-delà de la tristesse, résigné. Même à ses côtés, j’étais désarmé, inapte à changer ses humeurs, le fil de sa destinée. Voir un jour sa mère lui déposer des courses dans son appartement, du linge propre repassé, l’air inquiet, me désolerait, pathétique. Elle accusait le mal en voulant l’éponger, sans pouvoir rien y faire – il eût fallu songer avant à faire barrage à son mari, sa violence, à mettre en rempart ses valeurs, sa douceur. Partant, j’étais déprimé.
Encore un an – ce serait pour moi l’année du CAPES, celle où je devais m’en sortir, finalement –, et la seule solution pour atteindre Sam serait d’acheter un jeu vu chez lui, Everquest, de m’y connecter en ligne via Internet pour en gagner le monde virtuel et merveilleux, peuplé de dragons et d’elfes, de trolls et de feux follets.
Pure magie de la première fois où, connecté, suite à un mot à lui envoyé, touchant message télépathique, bouteille dans l’e-mer, je l’ai vu, Sam – son personnage –, apparaître devant moi au bout d’une ou deux minutes transies dans le monde féerique visible sur mon écran, me faire des gestes dans son corps d’emprunt, irréel, lourds d’émotions perdues dans une galaxie virtuelle, onirique. Pure magie, oui, émois d’une amitié rêvée renversée, passée de l’autre côté du miroir, tâchant de survivre.
De ce jour, le ravissement, sur fond noir, dura six mois, puis s’évanouit. Six mois de découverte d’un monde en soi, tout de lumière, avec ses monts et ses plaines, ses fleuves et ses mers, ses villes, ses déserts, ses quêtes surréelles. Chaque week-end, quand je rentrais à Mer, après des semaines de travail prenantes dans mon studio tourangeau, tournées vers l’avenir, je rejoignais Sam sur Internet, jusqu’au cœur de la nuit, dans la crainte, le quittant, que ce fût la dernière.
De fait, je le perdrais. Un soir d’avril, malgré mes appels répétés, Sam ne répondit pas. Ni le lendemain, ni le surlendemain, ni le week-end d’après. Atlantide subite, ponts coupés. La magie s’était soudain perdue dans l’e-mer. En dépit de mes recherches, faibles, il est vrai, de craindre le pire, impossible d’obtenir des coordonnées où joindre Sam qui, sans prévenir, avait changé d’appartement, fait ce qu’il fallait pour s’enfuir sans laisser de trace. Pour la première fois de ma vie, j’étais orphelin.
C’est dans la jeunesse, quand rien n’est clairement saisi, que se voit la noblesse des cœurs – le degré de charité, d’amour du prochain. À l’autre bout de l’échiquier, aussi, quand on n’a plus rien à perdre, que la mort se profile. Chez Sam, ce degré était criant, aucun doute possible, nul sondage à faire. Sa sensibilité, son humour, son sens de l’écoute et sa munificence innés, son aptitude à créer le meilleur pour ensuite le partager, me manqueraient à vie.
Je n’oublierai jamais le goût de la nuit d’adieu avant qu’il parte à Lyon, passée blanche à jouer aux cartes dans son sous-sol déserté, avec Dave – un jour, j’en parlerai –, sortant tous les quarts d’heure fumer une cigarette aux étoiles, des silences étendus à la fin. L’atmosphère était sensible, recueillie : celle d’une veillée d’armes finale, d’une lutte perdue d’avance face au vide, au spleen de voir un pan siamois de nos vies s’effacer à jamais, sans chance de le sauver. Chaque aller-retour effectué entre le sous-sol affecté où nous avions tant joué enfants, cumulé tant d’heures d’insouciance sans réserve, et le froid de la nuit, dehors, pesait plus que le précédent, était plus lourd de sentiments, plus tenté de se pétrifier, pour figer le temps, sans retour.
Passé cette nuit précise, passé ces heures bien trop noires, Sam allait vraiment partir loin d’ici, avec qui tout s’était fait, Sam allait vraiment disparaître par le seul décret de son père, qui nous pensait homosexuels. Oui, Sam allait tout geler, emporter, tout précipiter avec lui comme s’achevait le lycée, souffler ma vie comme une bourrasque, et il ne reviendrait jamais.
Après cette nuit, Sam parti, tout périt, dépérit. La rue, les murs, les lampadaires ; le velux de ma chambre, d’où mille fois je l’avais vu venir me chercher (Sam vivait en face de chez moi, de l’autre côté d’une rue bien nommée : la rue des Dorées), le square à deux pas derrière chez lui, accessible par un chemin de terre ; plus généralement, toute la ville, dont le parc de la Corbillière (source, arbres, plan d’eau, terrains de tennis et piscine, son solarium), dont on profita tant ensemble, dans notre enfance, puis dans notre adolescence géminée. Réel coupé, grâce envolée. Partout, en face, le vide, treize ans de joie, d’un coup, balayés : jardin vide, fenêtres vides, porte vide à laquelle plus jamais je ne frapperai, ravi, sûr de mon plaisir, dans un temps immortel. Air sinistre des occupants suivants, figurants d’un mauvais film plombé, marionnettes du destin.
Dans la descente de garage, son père bricole. Derrière la troisième porte-fenêtre, en partant de la droite, dans la chambre au piano, sa sœur dort. Tranquille dans la cuisine, qui donne sur le jardin, sa mère prépare un pique-nique pour nous tous, sandwichs, chips, ketchup, canettes de Coca-Cola sortant du frigo… Sam est là, dans sa chambre, celle du fond, il finit ses devoirs avant qu’on se rejoigne…
Je le répète : je dois à Sam mes meilleures heures – un paradis. Et le mot n’a rien d’usurpé. Les instants de joie qu’on eut ensemble, inépuisables, l’ambiance radieuse où l’on évoluait globalement, tellement plus grande que celles qu’accorde normalement l’existence, en attestent, et l’impression d’éternité qui en venait et qui en vient encore lorsque j’y songe, démultipliée par l’enfance. Un paradis, oui, sans conteste, au bord duquel, m’y trouvé-je, le malheur présent m’est égal.
Pour finir, il se pourrait bien que, relativement au bonheur, l’amitié surpasse tout. Ni passionnelle, ni viscérale, partant étrangère au tragique, elle embellit la vie et adoucit la peur de la mort par la joie paisible qu’elle procure, d’où son prix montaignien. Or il n’est peut-être rien de plus précieux que ce qui conjure l’effroi de mourir, que ce qui offre, alors, l’heure venue, de ne pas craindre de sombrer dans l’ultime solitude – que la main d’un ami.
© GALIEN SARDE
Janvier 2026
