SIMONE deux Épisode 10 

Épisode 10 : Un bonnet de coton

8 juillet 1991

Alors que je flânais dans une brocante à la recherche d’un joli cadre pour dresser la photo de ma grand-mère près de son cercueil pendant la cérémonie qui aurait lieu la semaine suivante, je tombai sur un béguin de coton dont la coupe me rappela brutalement celui que Mathilde avait taillé à la petite morte. 

Mes doigts tâtèrent les cerises brodées. C’était l’été et les tilleuls qui ombrageaient les stands étaient en fleurs. Leur parfum entêtant, le tissu doux, tout me revint avec tant de violence que je dus m’appuyer aux tréteaux de présentation du vendeur pour rester debout. Qu’était devenue l’enfant ? Et Mathilde ? Et qui avait emmené cette petite à cent kilomètres de chez elle ? Était-elle vraiment sa fille ?

— Je le prends, dis-je en tendant le bonnet brodé d’un S et d’un M entrelacés.

*

Le souvenir est chose étrange : tires-en un, l’autre vient. 

L’étrangleur remonta le premier à la surface, avec la une du Journal des chaumières, puis les Gitans, André, le père Berthier, Mathilde, son sourire décalé, les deux Simone, et la fin épique de mon grand-père. La mémoire du grand homme qu’il avait été : celui qui avait donné sa vie pour une petite fille, ou plutôt deux. Et j’avais laissé l’une d’elles dans la nature. Quel minable descendant je faisais ! Lui n’aurait pas ainsi abandonné la disparue. Même si le juge avait montré qu’elle n’était pas l’enfant de Mathilde, elle me rattachait à mon aïeul : il fallait qu’elle sache ce qu’il avait fait pour elle, qu’il l’avait sauvée des mains de l’étrangleur. 

Je réalisai peu à peu l’ampleur de la tâche : comme un idiot, j’avais attendu que le dernier fil qui pouvait me relier à lui soit coupé pour m’en préoccuper. Ma grand-mère morte ne pouvait plus m’épauler. Je regrettai vraiment de ne lui en avoir pas parlé avant ! Et ce n’était pas le pire : les dossiers de l’aide sociale à l’enfance de l’époque — il y avait trente-trois ans — avaient brûlé dans un incendie accidentel, Mathilde avait été fauchée par une moto devant chez elle sept ans plus tôt ; « Elle avait perdu la tête, avait raconté la boulangère, de temps en temps elle croyait apercevoir Simone, elle la cherchait dans la grange ou le poulailler. Ce jour-là, elle criait son nom sur la route. »

Toutes les pistes se fermaient.

Il me restait la presse. Rien n’était numérisé, nous étions en 1991, il n’existait que les microfilms, il me faudrait me rendre au siège du fameux Journal des chaumières. Des heures de recherches en perspective. Pour grand-père, je le ferais.

Et je pouvais aussi compter sur les souvenirs de ma mère. Du moins le croyais-je.

J’allai la voir une semaine après le décès.

— Mais pourquoi tu t’embêtes avec cette histoire sordide ? me rétorqua-t-elle quand je me mis à lui poser des questions. 

Elle se tortilla sur le canapé, sa tasse de café à la main, et faillit la renverser au moment où je tentai encore une fois de lui en demander davantage. Elle avait assisté aux derniers instants de sa mère une semaine plus tôt : « Comme si elle m’avait attendue pour partir », avait-elle dit à mon père en rentrant de l’hôpital où elle s’était rendue en urgence après un appel de l’infirmière.

Quand Yvonne était morte, mon père avait posé avec douceur sa main sur l’épaule de ma mère et lui avait dit « Je m’occupe de tout. »

De retour à la maison et jusqu’à la fin de la journée, elle était restée assise dans notre cuisine devant une tasse de chicorée, la boisson préférée de ma grand-mère. Le breuvage avait perdu peu à peu sa chaleur sans qu’elle en avale une goutte. Le soir enfin, elle avait pleuré, ses paumes enserrant la porcelaine comme un cœur liquide. Glacé.

Nous étions samedi et elle était toujours sous le choc. Cette mort soudaine l’avait secouée, et le moment était sans doute mal choisi pour l’interroger. Ou peut-être que cette vieille affaire ne l’intéressait pas, tout simplement.

J’étais en colère contre moi-même : je n’avais pas respecté sa douleur.

Pour faire diversion, je lui parlai de mes recherches vaines. Et de mes cauchemars. La nuit, dans mes rêves, les larges pages duJournal des chaumières tournaient à toute vitesse devant mes yeux, s’arrêtaient et s’ouvraient d’un coup : les caractères tracés sur la feuille ne ressemblaient à rien et restaient illisibles. Je prenais le journal, l’examinais à la loupe, j’eus même l’idée idiote d’utiliser un miroir pour y décrypter les articles au cas où ils auraient été écrits à l’envers. Rien n’y faisait. Pire, les signes changeaient de place et les personnages des photos me montraient du doigt en riant d’un air mauvais. Qu’avais-je lu, enfant, qui s’était si mal imprimé dans ma mémoire ?

— C’est parce que tu ne savais pas encore bien déchiffrer les mots, proposa ma mère d’un ton sec.

Je crus qu’elle allait ajouter quelque chose, ou évoquer la bravoure paternelle pour se redonner de la force. « Il est mon bâton de courage », disait-elle parfois en souriant. Son héros. Quand il était mort en 1957, maman avait beaucoup pleuré cette perte douloureuse. Puis elle avait fait face, « comme il l’aurait fait lui-même », et s’était raccrochée à ce geste exceptionnel, tenter de sauver une enfant, pour surmonter son chagrin. Depuis, elle ne manquait jamais une occasion de le glorifier « pour ne pas oublier ». 

Cette fois, pourtant, elle ne reparla pas de lui. Avec raideur, elle se leva, récupéra les tasses et l’assiette encore pleines, les déposa sur le plateau avant de tout remporter à la cuisine. Mon père, qui n’avait pas fini son café et tenait un petit beurre entamé entre le pouce et l’index, la fixa, bouche bée. Qu’arrivait-il à sa femme ? Son regard d’incompréhension croisa le mien. 

Il haussa les épaules et goba le reste du biscuit d’un air préoccupé.

Dans l’embrasure de la porte, ma mère s’arrêta et se tourna vers moi : pour la première fois de sa vie, ses yeux étaient du même noir que ceux de ma grand-mère le jour de la mort de mon grand-père, ce vide sans fond avaleur de couleurs.

Un sentiment plus corrosif que la tristesse du deuil rongeait ma mère. Quelque chose m’avait échappé.


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