SIMONE deux Épisode 11

Épisode 11 : Pour grand-père

 

13 juillet 1991

Pendant la cérémonie au funérarium, le portrait d’Yvonne dressé à côté du cercueil ne souriait pas. Au centre du joli cadre ancien délicatement niellé que j’avais trouvé à la même brocante, son regard vague nous dépassait, perdu dans un ailleurs lointain.

Plus tard, au moment de l’enterrement, ma mère, raidie par sa robe noire, hoqueta une fois pendant le sermon du curé, mais ses yeux restèrent secs. Mon père lui saisit le bras avec affection. Elle s’agrippa à lui comme une noyée à une bouée, ouvrit la bouche puis la referma et le lâcha, comme si elle avait préféré couler à pic, finalement. C’était trop dur.

Et maintenant, il fallait trier les affaires d’Yvonne, en donner, en garder, en encartonner.

— Je vais t’aider, lui proposai-je.

— Sûrement pas !

Son refus vif me surprit. Fille unique, et seule officiellement en charge de toutes les formalités administratives de l’enterrement, elle avait accepté avec soulagement que papa prenne ce fardeau avec moi. Pas le tri. Hors de question. La tâche était pourtant immense : même si Yvonne avait fini ses jours dans une maison de retraite, elle louait un garage à l’année dans lequel elle avait installé des étagères en bois. Elle y avait entreposé des valises, des livres, des vêtements, des casseroles, un vieux tourne-disque et que sais-je encore, auxquels elle rendait visite plusieurs fois par an, comme quelqu’un partirait en voyage dans son passé.

 

Alors que j’avais un peu plus de vingt ans, ma grand-mère m’avait ouvert une fois la porte de ce lieu étrange aux odeurs de cuir ancien et de renfermé. Ébahi, j’avais hésité à entrer puis m’étais précipité vers les recoins poussiéreux pour soulever les chaussures usées, fouiller les boîtes en fer-blanc et les caisses aux poignées de bakélite.

— Tu as gardé la pipe de grand-père quelque part ?

— Non.

Son ton sec m’avait tant choqué que je n’avais pas osé lui demander si elle avait plié entre deux feuilles de papier de soie sa fameuse veste qui sentait tellement lui.

 

Maman éprouvait-elle aujourd’hui la même répugnance qu’Yvonne à remuer les affaires d’un mort dans l’étrange garage ? Ou le passé pesait-il plus que je ne l’imaginais ? L’accueil froid de ma grand-mère me revint en mémoire, et les voyages continuels de mon grand-père pour son travail… et autre chose : plus d’un, au village, murmurait (surtout la boulangère) qu’il « courait le guilledou », comme on disait alors des maris volages, dans un sourire et sans s’inquiéter de savoir si sa femme (et sa fille) pouvait en souffrir.

Cette idée me traversa d’un coup.

Mon grand-père avait toujours été un peu lunaire. « Même quand il est là, il n’est pas vraiment là », disait parfois ma grand-mère. Et le temps n’avait rien arrangé. Avait-il une maîtresse ? Plusieurs ? Malgré sa petite soixantaine, il « portait encore beau », répétait-on autour de nous. Pour moi, il était vieux, ridé, le cheveu poivre et sel et la moustache blanche. Un grand-père, quoi.

Toujours est-il que le tri de ma mère tourna court. Dès le deuxième jour, elle se tordit la cheville et se blessa à l’épaule en essayant de rattraper une boîte métallique en équilibre. Emportée par son élan, elle tomba au milieu d’anciennes cartes postales envoyées par mon grand-père et répandues sur le sol. Bloquée par la douleur, elle dut appeler le gardien pour qu’on vienne la chercher. Elle ne pouvait plus marcher.

— Je préfère tout donner à un brocanteur, murmura-t-elle d’une voix blanche quand elle comprit que papa et moi allions prendre sa suite pour trier.

Enfin, surtout moi. Papa avait des problèmes de dos, mais il était d’accord pour tout vider. Aucun de nous ne voulait continuer à payer pour ce garage qui revenait cher et ne servait plus à personne.

— Je m’en occupe, lui promis-je.

Et c’était vrai. J’avais pris des vacances pour me consacrer à ce que j’appelais désormais l’« affaire », et je comptais en profiter pour jeter un œil sur les dernières possessions de ma grand-mère, au cas où quelque chose me serait utile.

Mon plan était simple et, je l’espérais, efficace : fouiller d’abord les archives des journaux, demander à mes collègues de l’ASE s’ils avaient des copies des dossiers qui avaient brûlé dans l’incendie, et enfin, donc, éplucher les documents de ma grand-mère. Bonus : je n’excluais pas de mettre la main sur les fiches médicales de Simone et Simone, ou, Graal, sur les rapports de police. Mais ce serait plus compliqué et je ne me faisais pas d’illusions. Sans compter que je n’avais que deux semaines de congés.

D’ailleurs, je me disais que ce serait peut-être un peu court.

Il fallait commencer par le début. Avec l’aide d’un stagiaire estival du Journal des chaumières, je retrouvai les pages qui parlaient de l’affaire et en fis des photocopies. La mention des Gitans revenait sans cesse, celle d’Émile Berthier, le moissonneur au chien et celle d’André, le garçon de ferme. Les gendarmes l’avaient un temps soupçonné d’avoir enlevé la fillette, mais sa présence au battage l’avait sauvé.

L’implication aussi discrète qu’héroïque de mon grand-père avait fait l’objet de deux articles, dont l’un illustré par une photo de sa Dauphine.

Je les survolai du regard.

« Un habitant du hameau de V*** découvert mort près de la départementale venant du Couvent de N***…

… L’homme, un représentant en coutellerie, a été ligoté et battu. Dans son sillage gisait un morceau de robe d’enfant. Les motifs correspondent à celle que portait la fillette déposée par une femme devant le Couvent de N***…

… L’enquête n’a pas encore permis de déterminer les faits, mais tout laisse penser que l’homme a retrouvé le kidnappeur de l’enfant et est parvenu à la lui soustraire…

… rattrapé par le ravisseur qui l’aurait ligoté et bâillonné avec la robe. Il se serait pourtant échappé après avoir placé la fillette en sûreté devant le Couvent. L’homme était un ancien héros de la Résistance décoré pour ses faits d’armes… »

 

Cette histoire restait floue et remplie de zones d’ombre. L’enfant n’avait-elle pas été déposée par « une femme en robe colorée » ? J’emportai les copies pour les étudier à loisir dans le garage de ma grand-mère. Il y faisait bon et j’étais certain de ne pas être dérangé : le Quartier Général parfait.

Ma petite routine s’installa.

J’arrivais le matin, tôt, vers sept heures, et faisais pivoter le battant. La chaise à bascule de grand-mère m’attendait, à côté d’un vieux guéridon couvert d’un napperon crocheté par elle-même. Une lampe à abat-jour jaune poussiéreux posée dessus se branchait sur l’unique prise du garage et dispensait une lumière chiche, mais suffisante pour consulter les photocopies.

Et plus rien du dehors n’existait. C’était sans doute ce que cherchait ma grand-mère, cette bulle de temps imperméable.

Je me mis au travail.

À force de lire les pages véritables, certains mots de celles de mes rêves devenaient compréhensibles : « héros » et « sauveur » revenaient le plus souvent et me convainquaient chaque fois davantage de l’importance de mon enquête. Je devais retrouver la Simone de l’assistance pour lui raconter ce que mon grand-père avait fait pour elle. Il l’avait quand même préservée des mains de l’étrangleur, elle avait le droit de savoir.

Bien sûr, je voulais aussi découvrir comment elle s’était transportée à cent kilomètres de chez elle. Jamais je n’aurais imaginé que la réponse m’attendait à moins de cinquante centimètres de moi. Mais crois-le ou non, pour moi, cette question était alors un détail. Quel idiot j’étais !

Quand on ignore tout, on n’a pas peur de ce qu’on va trouver.

 

 

 

 

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