SIMONE deux Épisode 12

Épisode 12 : Simone un et Simone deux

 

17 juillet 1991

— J’ai un truc pour toi.

Fanny, mon adjointe, ne connaissait pas le concept de vacances. Le travail, c’était sa vie et elle adorait ça. Pourquoi pas ? C’était donc elle qui était dans nos bureaux de Paris en cette fin de juillet.

Nous étions samedi et elle avait fait le trajet (trois heures et demie, quand même) en train (« on peut bosser pendant qu’on roule, pas comme en voiture », m’expliqua-t-elle avec son sourire de forcenée du boulot) et une demi-heure de taxi pour m’apporter le dossier fin qui reposait sur la table du café où nous avions rendez-vous.

— Tu as une tête d’endive, me dit-elle. Le garage ne te réussit pas.

Je lui avais raconté où j’en étais, elle n’était pas du genre à cafter.

De sa main aux ongles rouges, elle poussa vers moi une pochette violette en plastique neuve et sans étiquette tout en commandant deux cafés. Toujours faire deux choses à la fois aurait pu être sa devise.

Derrière ses lunettes noires, elle me scrutait et balançait doucement sa jambe nue sous sa jupe blanche. Elle avait aussi fait le déplacement pour voir si j’allais bien. J’ouvris le rabat. À l’intérieur, une chemise beige portait la date de 1957. Ma respiration se coupa. Une liasse de feuilles aux caractères pâles montrait qu’il s’agissait d’une copie carbone tapée à la machine. Fanny sourit.

— On dirait un gamin qui déballe son cadeau de Noël.

Mon regard noir la fit pouffer.

— Lis !

Inutile, c’était indubitablement le dossier de Simone que j’avais sous les yeux. Ou du moins une grande partie.

— Je ne peux pas te le laisser. Tu peux faire des photocopies dans ce trou paumé ?

 

*

18 juillet 1991

C’est au cimetière que j’avais donné rendez-vous à Damien, le fils de Mathilde, pour lui parler des documents remis par Fanny. Enfin, c’est lui qui avait proposé l’endroit. En hommage à Simone et à sa « deuxième sœur », comme l’avait toujours appelée sa mère, il avait trouvé les allées tout indiquées pour notre rencontre. Il arriva, un bouquet de roses blanches à la main.

Pas pour moi, bien sûr. Il fleurissait la tombe de Simone à chaque Toussaint, en même temps que celle de ses parents, et venait les voir tous de temps en temps. Son père était mort l’année précédente. Ses deux frères étaient partis à l’étranger, l’aîné, Étienne, faisait un tour du monde à vélo depuis deux ans, et l’autre, Didier, avait monté une start-up de carottes affinées. Damien était devenu maraîcher, spécialisé dans la fraise séraphine, m’expliqua-t-il pendant que nous longions les dalles de marbre, et il occupait toujours la ferme familiale.

Mon coup de fil l’avait intrigué, mais il se rappelait très bien le grand jeune homme qui passait dire bonjour avec Yvonne à toutes les vacances scolaires. Il m’avait ouvert sa porte, en souvenir de l’affection de ma grand-mère pour sa mère. Et surtout du rôle joué par mon grand-père dans la tentative de sauvetage de la petite fille. Laquelle ? Sa sœur ou l’autre ? Les deux, sans doute comme l’avait suggéré la police. Peu importait, finalement. Il s’était trouvé au bon endroit au bon moment, rien de plus ne comptait.

Je lui racontai brièvement où j’en étais.

— J’ai les coordonnées de la famille d’accueil, ils habitent toujours au même endroit.

Il me jeta un coup d’œil interrogateur.

— Il n’y a pas eu de maltraitance, ajoutai-je, d’après les services sociaux.

— On dit ça, mais on ne peut pas leur faire confiance, c’est tous des…

Il se rappela in extremis que j’étais de la maison.

— On la retrouvera un jour ? demanda-t-il en s’arrêtant devant la tombe.

Sur la dalle, « Simone Balleret, 1955-1957 ».

Et un bouquet d’œillets fanés incongru. Nous nous figeâmes. Pas prévu, ça.

Damien se tourna vers moi, interloqué, ses roses blanches à la main. Il n’osait pas les déposer, comme si la place était déjà prise.

Je ne répondis rien, mais une idée venait de germer en moi.

— Qui s’occupe du cimetière ?

Le gardien en gérait trois et ne passait qu’en pointillé. Mais Damien savait où il habitait.

Il nous reçut dans sa cuisine et nous offrit le café, avec une prune, pas mauvaise, ma foi.

Il parla d’une femme qui n’était pas d’ici, mais venait régulièrement « Tous les mois » déposer des fleurs. Il ne la connaissait pas.

— La dernière fois, c’était il y a trois semaines, je dirais. Elle ne devrait pas tarder à repasser.

— Elle avait quelque chose de particulier ?

Malgré sa bonne volonté, nous ne pûmes pas en tirer grand-chose : « Peau claire, cheveux noirs et bouclés, entre deux âges, une robe colorée comme une queue de coq. On aurait dit une gitane, lâcha-t-il avec mépris. »

On n’irait pas loin avec ça, pensai-je en sortant de chez le gardien. Et la mauvaise réputation injustifiée des gens du voyage avait la peau dure.

— Tu crois que c’était Simone ? demanda Damien. Je veux dire, l’autre Simone.

Nous échangeâmes un rire contraint.

— Simone un sous la dalle et Simone deux dans la nature, proposai-je pour clarifier la situation.

Ça lui convenait, sa sœur aînée, certifiée par le juge, en numéro un. Il me regarda de ses grands yeux soucieux.

— J’ai peut-être quelque chose, murmura-t-il : les affaires de maman. J’ai jeté des vieilleries, mais le reste, c’est dans les cartons. Elle parlait tellement de notre « deuxième sœur »…

— Cette « deuxième sœur » a été placée dans une famille du département, à moins de cinquante kilomètres d’ici, annonçai-je. J’ai rendez-vous avec eux.

 

 

 

 

 

 

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