SIMONE deux ÉPISODE FINAL

Dernier épisode : Le retour de Simone deux

 

3 avril 1995

Elle écoute mon récit sans broncher puis éclate d’un rire sonore qui inspire d’abord puis s’échappe en trois giclées avant de recommencer, elle ne peut pas s’arrêter, comme une mécanique en pleine montée de puissance, au point qu’elle m’entraîne dans son écho et que je ris aussi avec elle et quand je cesse, elle n’a toujours pas terminé alors je me remets à rire et j’en ai mal aux muscles abdominaux et je me demande si ce rire à quatre da capo va s’arrêter sans me déchirer la peau sur les côtes.

Avec les reprises intempestives, il lui faut bien six minutes pour retrouver son souffle, plutôt sept.

Le temps d’évacuer l’horreur.

Que rien n’excuse, pas même la démence.

 

Je lui ai dit ce que je savais, à Simone deux.

Tout s’est enchaîné très vite.

Il y a quelques jours, elle est venue rendre visite à Sylvie pour ses soixante-dix ans ; une surprise qui a failli tuer celle qui ne croyait plus la revoir. La petite fille d’hier a trente-six ans et avait peur de ne pas la retrouver vivante si elle tardait. Aujourd’hui, elle habite en Nouvelle-Zélande. Sa vie n’a pas été simple si j’ai bien compris — et les cicatrices sur ses poignets parlent pour elle, même si elle tire sur ses manches pour les cacher.

Elles ont discuté tout l’après-midi, le soir, la nuit et jusqu’au matin, m’a-t-elle dit. « On ne pouvait plus s’arrêter tellement on avait de choses à se dire. »

Nuit blanche de retrouvailles.

Et puis, il y a deux jours, elles ont sonné chez ma mère qui m’a appelé aussitôt, Simone deux voulait me voir, moi, celui qui avait remué le passé sale pour comprendre. Mais j’étais à Toulouse en train d’aider un ami à déménager. Il fallait patienter. De quoi me donner matière à gamberger sur la route du retour.

Enfin, ce matin, j’ai pris ma voiture tôt en me demandant ce que j’allais pouvoir lui dire. À onze heures j’étais devant chez Damien. Simone deux bavardait dans la cuisine avec Sylvie d’un côté et les trois frères de l’autre. Ils avaient pleuré. Ri, aussi. Les deux femmes se tenaient la main. Le portrait de Mathilde dans un cadre se dressait sur la table à côté d’albums photos ouverts.

Damien m’a vu et m’a invité à entrer.

Ils ont tourné la tête vers moi. Elle, surtout.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, son sourire m’a accueilli. Elle ressemble à la Mathilde dont je me souviens, un peu plus âgée, une brune aux yeux gris, robuste et solide sur ses jambes.

Voilà comment je lui ai tout raconté, moi, le petit-fils du type qui l’a enlevée et a détruit sa vie.

 

— On va au cimetière ?

C’est elle qui l’a voulu.

Voir sa propre tombe, ce n’est pas commun. Sylvie, Damien et ses frères la laissent seule à l’entrée où s’agglutinent plusieurs habitants du village. Simone est une curiosité. Je m’apprête à me retirer, moi aussi, quand elle me prend le bras.

— S’il te plaît, murmure-t-elle.

Ses yeux me dévisagent. Je n’aime pas quand elle fait ça : elle voit les traits de mon grand-père sur moi, j’en suis sûr.

— C’est un peu grâce à toi, non ? ajoute-t-elle.

Ai-je bien entendu ?

Je ne sais pas ce que cette femme a vécu pour dégager autant de… de quoi ? D’amour, je crois.

Ses mots me lavent. Quelque chose de gras et puant retire ses tentacules poisseux de moi laissant de la place pour de l’air, de l’espace, ça m’écrasait et je l’ignorais. Une envie de la remercier me gonfle la poitrine, mais le moment est mal choisi, je me tais.

Sans protester, j’avance à son bras jusqu’à la tombe, celle de Simone un, Gülengül. Là, elle me lâche, et je recule de quelques pas. Mes pieds s’enfoncent dans le gravier. De profil, elle ressemble à un l bien droit. Soudain, près de l’entrée, une silhouette se détache des curieux, une stature familière : la mère de la petite Gülengül. Les nouvelles volent vite.

Quel idiot, je ne connais même pas le prénom de cette femme.

Elle porte une de ses robes à pans colorés et s’avance vers Simone. Ou est-ce vers la tombe ? Sa main serre un bouquet d’œillets panachés contre son ventre. Elles s’arrêtent à quelques pas l’une de l’autre entre les dalles.

Simone se tourne vers elle. Je n’entends pas ce qu’elles se racontent. C’est bref. La vieille femme lui tend les fleurs, Simone les regarde, les reçoit avec lenteur, ne sourit pas, au contraire, son visage n’a jamais été aussi sérieux, puis elle ouvre les bras et elles se donnent une accolade d’une étrange douceur, longue, oscillante, elles se bercent, les yeux fermés, Simone enfouit son nez dans le cou de la vieille femme, je détourne la tête comme si j’avais surpris une scène trop lumineuse et m’éloigne.

Une mère d’un jour ne s’oublie pas.

Au bout de l’allée, je dépasse la tombe de Mathilde, m’arrête plus loin et lève les yeux vers la colline d’en face. Sous le ciel d’un gris bleu presque transparent, le cimetière en pente donne sur les prairies où s’étendait la propriété des Berthier quand j’étais enfant. Des champs de colza encore verts la recouvrent aujourd’hui et un chemin d’accès pour le tracteur forme une zébrure sur le côté, comme une cicatrice. Pour la première fois, je trouve aux collines la forme douce d’un giron accueillant.

Qu’il efface les traits de mon visage !

Ma vénération pour lui est morte et a emporté un bout de moi avec elle, me laissant une gueule cassée. Les héros n’existent pas.

Oserais-je à nouveau admirer ? Peut-être. Par exemple, Mathilde au cœur assez large pour deux fillettes sans certitude de filiation. Ou la mère de Gülengül qui préféra regarder grandir et mourir son enfant de loin, entre les bras d’une étrangère, plutôt que de blesser sa propre fille en la récupérant. Pire que le jugement de Salomon.

 

Des pas crissent derrière moi. Simone s’est arrêtée devant la tombe de Mathilde. Sans façon, elle monte sur la dalle, s’approche de la stèle et se penche. Mathilde Balleret 1934-1962. Elle s’agenouille, le front à hauteur du petit médaillon rond incrusté dans la pierre.

Sous l’émail, la photo bombée en noir et blanc sourit.

Simone la fixe. Leurs yeux se rencontrent, s’accrochent, tressent leurs regards.

Du bout des doigts, elle caresse le visage minuscule.

— C’est moi, maman.

 

 

 

 

FIN

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