MOUETTE

Je vais raconter bien pire qu’une chute, une étreinte avec l’oubli. Je vais parler de ma peau de terre grasse, de l’impossible amour et du souffle court. Je vais dire un cauchemar devenu monde. La vie. Ma vie.

Ça a commencé d’un seul coup, quand je me suis réveillé dans une veine de roche, sous terre. Déposé là je ne sais comment. C’est ce qui m’est arrivé et qui n’est le sort de personne en vrai.

Six pieds sous terre, il se réveille, déboussolé, désorienté. Six pieds sous terre, il n’est pas mort, il devrait être dans son lit, il se retrouve dans un berceau de roche. Un boyau. Le boyau.

Passée la stupeur des premiers instants, la panique, la peur face à l’incompréhension, le protagoniste s’aperçoit qu’il n’est pas seul dans la veine de roche : on l’a déposé là avec un sac à dos équipé, entre autres choses, d’une poche à eau, de barres de survie, d’une lampe de poche.

Afin de donner un sens à l’absurdité de sa situation, ou un peu d’humanité à cette désolation, il se met à nommer les objets qui l’accompagnent. Ainsi, la lampe de poche devient Petit Apollon.

Accompagné de Petit Apollon, il commence à ramper dans l’étroit tunnel où il s’est réveillé, à la recherche d’une explication à cette mésaventure, à ce monde souterrain.

Moi, trop raide pour les angles, trop gros pour les coudes, trop faible pour le Boyau. Ses parois m’ouvrent maintenant les côtes. Je crois que ma colonne va rompre. Je glapis comme un mulot, je suffoque et je me hais. Je suis déchiré et je n’ai plus de centre. Mais à force de tordre, je ploie. Je relâche. Et je passe.

Je passe.

Il part à la découverte de ce monde, en rampant, humain réduit à la condition d’animal ou de larve, mais humain pensant malgré tout, humain explorant tout à la fois le fond de la grotte et le fond de son âme, humain songeant à ce qui fait sa condition d’homme, à ce qui le maintient relié à ce statut.

Ce qui, à ce moment, m’empêchait également de sombrer, c’était d’être assis, enfin. C’est complexe de rester un bonhomme digne quand tu rampes. Tu vois ton âme se heurter à l’extrémité de l’humanité parce que dans la survie il n’y a pas d’élévation intérieure. Il faut alors lutter encore plus fort pour ne pas céder à la bestialité.

À la fin, si j’y arrive, à la fin, je veux être encore homme […]

Le talent de l’auteur réside dans cette capacité à sonder l’âme humaine en même temps que son personnage sonde le boyau, à creuser au plus profond de notre humanité quand son protagoniste s’enfonce dans les entrailles de la terre, offrant une réflexion d’une grande profondeur dans un décor épuré et un récit réduit à sa plus simple expression. Un tunnel sous terre, un homme rampant, seul, et tentant de s’extraire de cette situation insensée. Un homme qui lutte pour rester humain, pour retrouver sa liberté et un sens à sa vie.

Au fil de son avancée, de son errance rampante, il finit par atteindre une grotte souterraine et là, un nouveau monde s’ouvre et se découvre.

Un son surnaturel m’a sorti du sommeil. C’était sonore d’harmoniques impossibles à attraper. Ce n’était pas le caviar des oiseaux le matin à la fenêtre, le bazar d’un moteur lointain, le ronflement du vent. Un grincement ou un tintement ? Un chant ou un opéra ? Le souffle minéral des baleines ? Peut-être une onde, errant comme moi, dans les bas-fonds du monde, et qui épuise sa solitude à cogner du roc. Ce son, je le sens, il est là pour moi. Alors je suis allé à lui.

Il y a de la poésie dans cette odyssée souterraine, le chant des mots qui s’accordent et s’offrent à nous en une douce mélodie, le chant du monde et la danse de la nature, des animaux, de la vie qui s’invitent, le temps d’une pause, comme un ballet projeté sur la paroi de la cavité, animé par le faisceau de Petit Apollon, comme une fulgurance au cœur de ce monde glacé, avant la chute.

J’ai réfléchi à ça et j’ai compris que la pierre accepte l’eau pour lui prendre le calcaire, qui la fait pousser. En contre-partie de quoi, l’eau mange la pierre et lui donne une forme. Comme si, pour grandir, il fallait perdre des trucs de soi.

Car, ensuite, notre protagoniste se réveille à nouveau, cette fois ligoté, en présence de trois personnages, apparus dans cette grotte, surgis comme lui de nulle part. Trois hommes, trois personnalités différentes. Trois hommes qui errent depuis plus longtemps que lui dans ce royaume souterrain. Trois hommes au cœur de ce gouffre.

Enfin je remarque qu’ils sont trois, ils parlent près de moi. J’essaie d’ouvrir les yeux, des lumières me fouettent le regard d’un coup. Je plisse au possible les paupières. Trois lampes en face. Une blanche, crispante. Une jaune, chancelante. Une verte, tenace. Je fais le lien entre les voix et les lumières. La voix blanche, nasale et grinçante, une mécanique rouillée. La voix jaune murmure, comme dans un rêve. Et la voix verte : c’est celle qui ressemble le plus au Boyau. Une serpe qui serait faite de chair.

Trois hommes auxquels son destin se retrouve lié, bon gré mal gré, jusqu’à l’arrivée d’un nouveau personnage… une femme.

– Non, elle dit qu’elle s’appelle Mouette.

-Mouette ?

– Oui, est-ce que tu es sourd?

– Non mais je vois pas le problème, même si, bon, c’est un prénom un peu étrange …

César me contemple comme si j’étais le dernier des imbéciles.

– Elle a gardé son nom d’avant, Weak. Son nom d’avant. C’est un mystère insensé. Elle devrait s’appeler Lester ! Comme tout le monde !

Avec Mouette, c’est la beauté et la lumière qui entrent dans le boyau, c’est la poésie faite femme, la résistance aussi à la loi des hommes, aux idées reçues, c’est un élan de vie et de liberté, un souffle, une tendresse, le charme d’un rêve oublié…

C’est un poème de l’enfance que l’on retrouverait soudain, une errance qui prendrait fin, une parenthèse nouvelle qui s’ouvrirait sur l’espoir, moucherait le noir et ferait jaillir la lumière au cœur des ténèbres.

– Ils savent bien que si ça doit se jouer à la loyale, ils sont fichus, parce qu’il faudra qu’ils s’abandonnent à quelque chose d’incontrôlable, mais de doux : le hasard. Ce hasard, Lester, qui fait qu’au lieu de choisir, on est choisi. Et la seule victoire ici-bas, Lester, tu sais ce que c’est ?

– Non.

– C’est de repartir avec de l’amour et de la considération.

Mouette, c’est la force et le courage, la douceur et la pureté, c’est l’espoir quand on a envie de tout arrêter, de ne plus y croire, c’est l’étincelle dans la nuit la plus sombre, l’étoile polaire qui guide l’égaré, la foi, l’amour, la beauté.

Faire l’amour, c’est inviter des étoiles dans les entrailles.

C’est la plume de l’auteur qui s’envole, s’illumine comme une luciole dans la nuit de l’âme, s’échappe et nous enchante, nous évade, loin de ce boyau, de sa noirceur, de l’errance humaine…

Jusqu’à la chute, parce qu’il faut bien qu’il y en ait une…

Sonnante, fracassante, trébuchante…

La chute, comme une nuit sans lune…

Dissonante, étonnante…

Importune infortune.

Dimitri Rouchon Borie

ROUCHON-BORIE Dimtri, Mouette, Éditions Le Tripode, parution le 15 janvier 2026, 224 pages, 19,00 €.

https://le-tripode.net/livre/dimitri-rouchon-borie/mouette

© CHARLOTTE LEBECQ 

Auteur/autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut