Solus, sola, solum : état de ceux qui portent en silence –– c’est dans cette filiation linguistique, que Solo est adopté comme titre pour porter le propos de Perle Vallens. Un recueil de mots, qui fait partie de ces livres que l’on n’ouvre pas sur un coup de tête, non parce qu’ils respireraient avant nous, mais plutôt parce qu’ils posent la main sur la poitrine et demandent, sans ménagement, si l’on est prêt à gravir les cimes de l’Everest sans oxygène. Ce recueil ne raconte pas : il foudroie, comme une contraction sourde et répétée. C’est un livre qui séduit d’abord par le contact tactile. Sa couverture, douce et duvetée, évoque l’univers du nourrisson, mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit ni d’une promenade nostalgique dans l’enfance de l’autrice, ni d’un refuge attendri par l’imaginaire social. Non, c’est une immersion directe dans le post-partum sans lyrisme réparateur. La quatrième de couverture questionne frontalement : « Faut-il aimer son enfant ? … Où se cache l’instinct maternel, dans quelle partie du corps ? » Puis quelque chose d’incisif et frappant est dit : « écrire c’est explorer l’intime et le monde » mais de quelle manière s’y prendra l’autrice ?
Publié aux éditions Tarmac sur 74 pages, Solo est l’œuvre de Perle Vallens, écrivaine et photographe, qui explore les zones de fracture entre corps, maternité et identité. Ici, chaque phrase est un arrêt sur image, et chaque espace entre les textes ouvre un hors-champ, elle s’attaque sans détour à un territoire encore largement couvert de honte et de retenue.
L’écriture de Solo est entièrement fragmentaire : le recueil ne s’appuie pas sur le récit continu, mais sur des vers et des blocs brefs, des images arrêtées qui font du lecteur un témoin du quotidien de l’antépartum et du post-partum. La lecture devient presque muséale, exposée à la fatigue, à l’épuisement et à la solitude que chacun peut reconnaître, mais que l’on détourne habituellement du regard, comme une installation qui vomit toute notre humanité et nos caduques réflexions.
Dès l’incipit, le corps est au centre :
Muet encore
inaudible
brûle jamais ne crie
se terrasse au ventre
enseveli
Le corps n’a pas fini sa mue
L’absence de ponctuation est constante dans tout le recueil, imposant un flux continu qui suspend la respiration et engage le lecteur physiquement dans cette odyssée sudorale. Les phrases longues suspendent la respiration et produisent un effet d’apnée qui fait écho à l’expérience corporelle décrite. L’usage d’allitérations et de séquences sonores resserrées transforme certains passages en virelangues, générant une lecture presque contractée et faisant sentir l’effort et la tension de chaque geste quotidien.
Dépeuplée du seul peuple
Qui dit déveine devrait dire bad destiny
Destination erronée d’une débâcle
Sans éclat dépeinte la vie sans fixatif.
Le corps constitue le centre de gravité du recueil. Il est à la fois espace de gestation et lieu de contrainte. Le vocabulaire physiologique et carcéral qui traverse le texte déconstruit l’image d’une maternité protectrice et apaisée. Le corps qui donne la vie apparaît au contraire comme un espace saturé, soumis à une pression constante. Face à cette intensité, l’écriture ou la photographie deviennent un acte de survie. L’autrice affirme sa présence et son contrôle à travers le langage : « Je bêche seule ma fabrique d’images » (p. 10). « Je suis chaque jour enceinte d’un lendemain qui ne chante pas » (p. 15). Créer, écrire, nommer devient un moyen de maintenir un “je” dans un quotidien où tout semble menacé.
Dans ce quotidien, l’enfant est déjà là. Il est à la fois joyeux et exigeant, fragile et diabolique, provoquant des nuits blanches, des cris et des pleurs. La mère doit gérer cette présence concrète et absorbante, tout en portant l’absence qui traverse son corps et son histoire. Cette tension permanente entre prison sociale –– solitude héritée et présence lourde du bébé.
Cependant la maternité n’est pas une page blanche. Elle s’inscrit dans un héritage de manque : « je niche dans ma joue d’orpheline éjectée de ma propre histoire mère décédée père sourd à ma détresse) » (p. 57). L’enfant à venir s’inscrit dans la béance d’un passé où la présence maternelle et paternelle a fait défaut. La naissance ne répare pas, elle ravive le manque et la fragilité. À cette fragilité intime s’ajoute une pression sociale et normative. La mère célibataire est assignée, voire redevable. « Je dois à la société ce logement hlm… à devenir une vraie mère responsable et attentive » (p. 53) « je voudrais sortir de l’ornière moins que nucléaire : famille monoparentale mais les chiffres font foi et m’enferment » (p. 67) « Je m’invente un fils sans visage, sans nom » (p. 74). Ces textes mettent en lumière comment la singularité de l’expérience maternelle est comprimée par les injonctions sociales et les catégories administratives, où la vie vécue se réduit à une statistique.
Les questions posées au début « Faut-il aimer son enfant ? Où se cache l’instinct maternel ? » — ne trouvent pas de réponses tranchées dans Solo. Le recueil montre que l’amour maternel n’est ni immédiat ni instinctif : il se construit dans la peine, la souffrance, le regret, la répétition et la contrainte. L’instinct maternel ne se situe ni dans une zone précise du corps ni dans un espace identifié du cerveau : il réside dans la capacité à rester debout malgré l’épuisement, à poursuivre les gestes du quotidien au cœur du tumulte.
Solo est une œuvre nécessaire et viscérale, même si la forme peut paraître abrupte ou dépouillée, c’est pour mieux laisser place à la vérité nue du texte. L’autrice réussit le pari difficile de transformer un événement biologique intime en un cri universel sur la condition de la mère et le prix à payer pour en être une, envers et contre tout, à la démesure de sa propre vie. C’est un lieu où l’autrice réclame et rappelle son indépendance identitaire, loin des rôles biologiques, sociaux imposés, et où la maternité devient une expérience singulière vécue.
Perle Vallens, Solo, Éditions Tarmac. Novembre 2025. 74 pages-15 euros
©Ladouce Yonban

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