Et si les mots rendaient vivants ? Si les mots redonnaient corps et matières à ceux qui se décomposent quelque part entre quelques planches de bois verni ? Et si les morts, avant de plonger immédiatement dans l’Éternel, entraient dans une phase de repos durant celle du deuil ; attendant que les vivants acceptent la nouvelle de l’absence ?
« Et je pensais à ma mère. Soudainement. Je sentis mon cœur se serrer. Réprimant quelques larmes que je sentais monter, je lâchai du terrain. Un peu. J’attrapai mon téléphone et pris quelques photos du château. Puis des environs. Je me tournai. Nathalie n’avait pas l’air de faire attention à moi. Elle poursuivait sa route. Je passai un doigt, léger, sur mes yeux. Me tamponnai les paupières. Je reniflai. Et je tâchai, tout doucement, de la rattraper. »[1]
Lorsqu’Olivier découvre que sa mère, avec laquelle il partage son appartement, ne respire plus, c’est a priori un choc. Le traumatisme de la perte de celle qui l’a mis au monde, le fil tel un cordon qui se coupe aussi sec que le coton synthétique d’un oreiller. Comment surmonter cette épreuve en tant que fils unique, surtout lorsque l’administration s’en mêle ? Et sans parler de la vieille tante Denise ? Alors, il ne reste plus qu’à effectuer un ménage de printemps, conserver les photos, ranger la chambre et la laisser ainsi. Un musée, un souvenir, retenir chaque élément comme des particules qui deviennent essentielles, les restes d’un avant. En garder l’odeur, le parfum rassurant de la peau maternelle. Et puis, faire semblant quelques instants, nier la réalité quand Denise téléphone. L’annonce est peut-être prématurée, trop brutale pour cet homme ordinaire. Pourtant, il vient de tirer sur le fil du mensonge qui alors commence à s’emmêler et doucement à s’enrouler autour de son cœur. L’écraser, le ligoter. Le personnage suffoque, le lecteur est oppressé.
Si sa mère est vivante pour d’autres, elle l’est peut-être aussi un peu pour lui. Le conflit intérieur et muet d’un deuil. Par conséquent, il la fait vivre par les mots, par des gestes aveugles. Non, elle ne peut pas répondre, elle se repose… ou Oui, elle t’écrira… et sous sa propre plume, sa mère renait le temps d’une lettre, retrouve une voix.
Ce qui semble être le récit d’un homme tout à fait commun qui doit faire face à la perte de sa mère aimée, se transforme à mesure que les pages se tournent en fiction rocambolesque où se mêlent l’absurde, le comique de situation et l’angoisse communicative. Quand Olivier transpire à grosses gouttes, le lecteur a les mains moites. Par ailleurs, ce qui parait clair dès les premières pages s’étiole au fil de la lecture et nous tanguons tantôt vers la suspicion de la tante et tantôt vers la réalité du fils. Nous sommes au cœur du conflit, tiraillés entre deux discours qui s’affrontent et se répondent. Cependant, l’emploi de la première personne du singulier oriente le lecteur vers ce narrateur et celui-ci est alors embarqué dans ses aventures quotidiennes, épousant sa réalité, ses mensonges, ses angoisses et ses gènes. Nous nous trouvons donc témoin et acteur du conflit intérieur de ce personnage, voguant entre fabulation et vérité qui entre, de facto, dans un conflit pluriel ; matériel et moral.
Pour son deuxième roman, Stanislas Tain fait preuve d’une écriture vive et soignée et joue avec les ambiguïtés. La chute, que le lecteur découvre en même temps que les personnages à la toute fin du roman, est tenue sur sa longueur, laissant le premier aussi stupéfait que les seconds. La narration est ainsi maitrisée jusque dans le rythme où s’alternent moments de tensions, de désolations et d’humour (légèrement jaune). Une lecture qui se fait en apnée et lorsque le livre se referme, la tension narrative à son paroxysme, c’est un soupire profond et bruyant qui jaillit comme une expulsion dramatique.
Elle se repose, Stanislas Tain. Editions Cent Mille Milliards. 198 pages. 18 Euros.
Date de parution : 31 janvier 2026
©DAVID VALENTN
[1] TAIN Stanislas, Elle se repose. Éditions Cent mille milliards. Page 68