On habite des lieux, puis ils nous habitent, parfois ils finissent par nous hanter.
Il y a là où l’on fonde une famille, l’endroit que l’on hérite de sa famille, celui que l’on fuit, celui où l’on se terre et souvent celui que l ‘on convoite.
L’histoire de nos habitations s’écrit avec celles de nos existences, les objets qui s’y accumulent sont autant de souvenirs qui s’y entassent, les déménagements soldent les ruptures, racontent l’élévation ou la chute sociale, certains refusent de s’attacher aux endroits quand d’autres parlent de leur logis comme on parlerait d’un amant, d’un ami.
Posséder une maison serait le rêve ultime de la plupart d’entre nous, une maison loin de la ville, loin de son agitation et sa rumeur, remplacer les klaxons et les camions bennes par le silence de l’aube et le gazouillis des oiseaux.
C’est l’histoire que nous raconte Charles Duttine dans son roman Une maison en ses murmures.
Le quartier de La Défense où il travaille le lasse ; il se dit qu’il pourra exercer à distance dans cette petite ville et faire, de temps à autres, un saut à la capitale. Cette dernière lui pèse de plus en plus,
les embouteillages, la promiscuité, la saleté souvent et tant d’autres choses, tout cela détonne avec le cadre propret qu’il vient de découvrir à l’occasion de ce séjour .Foin des clichés, ce coin de France le séduit profondément.
Le mouvement des personnages de romans et leur quête s’est inversée au fil du temps et des mutations de la société.
Quand le héros balzacien et stendhalien fuyaient une campagne bien étriquée pour leurs ambitions, et partaient à l’assaut de Paris, le roman contemporain remet ses protagonistes sur le chemin qui les sortira de la nébuleuse, tentaculaire et vaine capitale dans le but de les reconnecter à un mode de vie ou à un passé perdu.
Ainsi va donc notre personnage, prenant le chemin à l’envers.
De lui, on ne sait que très peu qui ne soit pas directement lié à la quête d’une demeure où il pourra agencer une autre vie dans un nouvel espace.
Il n’a ni nom, ni âge, ni passé.
Certains détails disséminés çà et là dans le récit nous laissent deviner quelques traits de caractère, comme les objets dans une maison, la peinture, la lumière nous racontent son propriétaire.
C’est d’ailleurs un echo continu dans le récit de Charles Duttine, la poétique de la maison qui répond à la poétique de l ‘écriture, un dialogue assumé avant lui par Thomas Bernhard et qu’il cite en exergue :
Quelquefois, j’ai l’impression que les différents chapitres, dans un de mes livres sont comme les pièces de cette maison. Les murs vivent, et cela suffit…C’est vrai, mur et page sont parfaitement semblables.
Alors qu’on devine un homme occupant position et carrière florissantes on ne peut s’empêcher de penser qu’il laisse les choses venir plutôt qu’il ne les décide.
Il lui suffit d’une escapade en bord de Loire pour y décider d’y vivre, le passage devant la devanture d’une agence immobilière tenue par une jeune femme mystérieuse et sensuelle pour se laisser mener par elle jusqu’à au seuil de son nouveau foyer.
Tout va vite, trop vite, la vitesse du fatum, l’implacabilité du destin.
La maison n’a au départ pas grand-chose à raconter, ses anciens habitants l’ont presque abandonnée, meubles, vieilleries et histoire, semblant vouloir en la vendant fuir toute trace de vie entre ses murs.
Alors il écoute, il tend l’oreille, essaie de respirer à l’unisson avec elle, mais elle se dérobe, elle garde ses secrets, ses mystères, sa mémoire.
La nuit, il perçoit quelques sons vagues et indéfinissables, des bruissements, des grincements.
Il se dit que la maison est vieille, les matériaux travaillent ou peut-être pense-t-il en riant, la maison lui parle-t-elle ?
Henri Bosco disait : « Il y a un pacte tacite entre toute maison et celui qui l’habite ».
Ici le pacte se forme dans le mouvement de l’un et l’immobilisme de l’autre, dans la bonhommie de l’un et la fourberie de l’autre.
Un face à face se dessine sur le plancher qui craque, entre les murs qui murmurent, au balcon, des voisins sibyllins, au dehors la Loire, gorgone aquatique, vorace et funeste.
Au fil des pages que l’on feuillette et des nuits qu’il passe dans ce foyer dont l’âme reste un sphinx, le récit glisse, se métamorphose.
L’indicible est assourdissant, l’invisible se répand la nuit, complote le jour, on s’évoque Edgar Allan Poe, Maupassant, Alejandro Amenábar.
Notre personnage tente alors de chercher à l’extérieur ce qui le taraude et bientôt le terrifie à l’intérieur.
Ce qui semblait être la charmante discrétion rurale se mue en duplicité ou en hostilité, la Loire n’en finit pas de rejeter sur sa rive des âmes damnées, pourtant, notre exilé de la terre s’acharne à comprendre, à trouver un sens aux signes.
Il tente d‘ exorciser l’espace, à annuler l’oracle, à tâtons, avec l’entêtement fébrile de l’écrivain qui une fois qu’il a fini de parcourir son œuvre du sol au plafond se retrouve pris au piège de sa propre séquestration.
DUTTINE Charles, Une Maison en ses murmures. Éditions Versions Courtes, 103 pages, 15 €.
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@CHADIASALAH