LA REQUINE
Les ondulations du poisson reflètent les rayons du soleil qui filtrent à travers la surface, l’eau file sur sa peau dont chacune des minuscules écailles carénées, plates et rugueuses, capte les variations de courant et de lumière. Il quitte la clarté des récifs pour l’opacité des profondeurs, sa livrée grise s’argente tandis que son ventre opalescent, à mesure qu’il sonde, absorbe les dernières traces du jour, jusqu’à la nuit noire.
La lumière et puis vient la nuit noire.
Le récit s’ouvre sur cette ode à ce mystérieux poisson, habitant des profondeurs, et puis débute avec les Oiseaux d’Aristophane, acquis au marché du village, comme un éclat de lumière avant qu’une ombre ne vienne voiler le ciel.
La lumière et puis l’obscurité s’étend.
Métaphore filée, au gré des premiers instants ; impression donnée, comme une symbolique ; la vie, l’ombre, une menace ; la lumière, l’obscurité, tout passe.
Ce texte n’est pas un roman comme un autre ; il s’agit d’un récit où s’entremêlent fiction et autobiographie, où se mêlent émotions, tensions et épiphanie.
Il y a avant tout la nature, l’eau, l’étang de Berre…
L’étang de Berre est une lagune méditerranéenne à l’équilibre précaire, deuxième plus grande mer fermée d’Europe et premier pôle pétrochimique de France. Quand je navigue sur ses vaguelettes, en paddle ou planche à voile, quand je marche sur ses plages, crapahute sur ses rochers, il m’arrive de lui murmurer «je t’aime» et d’en rougir.
A travers cette lagune, l’autrice nous livre son amour de la nature et sa volonté de la protéger, d’agir pour la préserver, de lutter pour sa biodiversité et tout ce qu’elle apporte à nous, pauvres humains.
Faibles mortels, nos voix s’envolent en accents à la beauté lyrique quand nature et littérature fusionnent en un chant, en quelques mots, à l’eau, la Terre, la vie.
Un jeu de mots circule d’une rive à l’autre, empruntant au plus fameux des poèmes du poitrinaire lyrique :
Oh, étang, suspends ton vol.
Le ciel virait au gris foncé, j’approchais de la rive istréenne.
Au-delà de l’écologie, la plume se fait poétique et délicate ; elle offre un regard sur le monde naturel et ses habitants plein de charme, de profondeur et d’élégance.
Le jour où j’ai compris que les oiseaux n’étaient pas seulement des oiseaux, mais des êtres singuliers, de chant, de couleur, de bec, de comportement, mon cœur et mon cerveau se sont ouverts. À moins qu’après des années de sommeil, ils ne se soient redéployés, au point même d’intégrer les cailloux dans l’ordre des vivants.
Ce texte est une ode à la vie, sous toutes ses formes, un poème à cœur ouvert aux êtres qui peuplent la Terre et plus précisément l’eau de l’étang de Berre.
« Il y a longtemps, j’étais un poisson. » Après ces mots, se déroule au fil des pages le récit de l’enfance, les anecdotes de vie, les années passée à Djibouti.
Et puis, tout bascule.
Le mercredi 7 janvier 2015 au matin, je me trouvais dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, je tenais une chronique judiciaire pour le journal. Georges Wolinski était assis à ma droite. Bernard Maris, en face de moi. Charb, Tignous, Honoré, Franck Brinsolaro, Michel Renaud, Cabu, Elsa Cayat, à la même table ou sur les côtés. Mustapha Ourrad, lui, était à son bureau. Quand le premier coup de feu a retenti, j’ai immédiatement compris. Mon père avait réchappé à un attentat à la bombe à Djibouti, sur la terrasse de L’Historil, le 18 mars 1987. Je savais que cela pouvait arriver et pas seulement chez les autres. Après avoir tiré sur mes amis du mercredi et parfois du lundi, Chérif Kouachi a décidé de me laisser la vie sauve, il m’a épargnée, il me l’a dit tel quel: « Je t’épargne. »
La vie, la mort, un temps d’arrêt, un second souffle, la renaissance.
Sigolène Vinson est cette rescapée de l’attentat de Charlie Hebdo qui nous livre ici un vibrant hommage à la vie, un plaidoyer pour le vivant, un texte touchant et puissant qui sonne et résonne, fait vibrer la corde, l’archet glissant avec émotion et finesse, touchant à la sensibilité à travers sa mélodie, chant du cygne ; mais cette fois, point de trépas : le cygne choisit la vie et devient phénix qui renaît de ses cendres, déploie ses ailes et, en une métamorphose ultime, plonge dans l’abîme et devient requine.
Outre son amour pour le vivant et sa détermination à le défendre, notamment à travers l’étang de Berre dont la biodiversité s’est trouvée menacée par les industries à proximité, l’autrice nous relate ici cet épisode douloureux où elle a regardé la mort dans les yeux et où celle-ci a choisi de l’épargner.
Maintenant je peux mourir, autrement dit, je vais vivre.
Et puis la vie, les vies, sous toutes les formes possibles.
Le vivant, nonobstant, l’industrie, la pétrochimie.
La curie ou l’incurie
De l’humain qui préfère l’économie à l’écologie
Comme si l’on pouvait dissocier le vivant !
Alors, après tout, le seul choix qui reste…
C’est la vie !
VINSON Sigolène, La Requine, Éditions Le Tripode, parution le 4 juin 2026, 176 pages, 19,00 €.
https://le-tripode.net/livre/sigolene-vinson/la-requine
© CHARLOTTE LEBECQ