De l’importance de guérir ses blessures transgénérationnelles
1.
Enfant c’est ma mère qui
Me faisait prendre le bain
Un moment que je redoutais plus que tout
Sans véritable raison
Je ne supportais pas
Que ma mère me verse de l’eau sur la tête
Je pleurais à chaudes larmes
Gardais ce goût salé longtemps sur la langue
2.
Ma mère, qui n’a plus la sienne,
Ne sait pas nager
Souffre d’une peur panique de l’eau
Depuis que son père
A envoyé la voiture dans un fleuve
Désormais elle ne s’approche plus
D’aucune mare
D’aucun lac
Quant à la mer
Ma mère l’a en horreur
Et mon grand-père n’a plus jamais pris le volant
3.
Le père de ma mère
Soucieux de se plier à la tradition familiale
Est devenu pêcheur
Et a repris le bateau de son père
S’est occupé de former son plus jeune frère
Mais le malheureux s’est noyé
Un jour qu’ils étaient en pleine mer
La mer lui avait pris son frère
Emporté par le fond
Il n’avait même pas seize ans
Leur mère est morte de chagrin
Quelques jours plus tard
C’est après ça que ma famille
A quitté la Normandie pour la Lorraine
4.
La peur de l’eau
Est inhérente à notre famille
On s’en méfie
Pas pour rien si on vit tous
Si loin du rivage
5.
Ma femme est férue de plongée
A passé chacun de ses étés
A sillonner la mer Méditerranée
Quand on s’est connu
Je lui ai confié ne pas savoir nager
Avoir une peur viscérale de la mer
Transmise par ma mère
Qui la tenait de son père
6.
Elle a trouvé drôle
Cette peur de la mer
Héritée du grand-père et de ma mère
M’a proposé de briser le cycle
De couper court à cette tradition
En faisant quelque chose de simple en apparence :
Apprendre à nager
7.
Ma malédiction venait de mots mal dits
De fausses considérations
Tout ça parce qu’une mer avait pris un frère ;
Et une mère par la même occasion
8.
C’est grâce à ma femme
Si j’ai pu regarder bien droit
Dans cette croyance qui sclérosait les miens
Et si j’ai pu réparer
La tristesse qui fuyait depuis si longtemps
Dans notre famille
9.
Avec ma femme et mes enfants
Nous habitons en Bretagne
Dans le Finistère
Une ravissante longère dans une impasse paisible
Et au bout de notre jardin
Se trouve la mer
10.
Mon grand-père a rejoint son frère
Mais ma mère vient souvent nous rendre visite
Et trempe ses pieds dans l’eau de mer
JÉRÉMY SEMET
Courrier Indésirable
Micro revue de poésie. Publie des poèmes courts sur pattes sur ce qui ne pousse pas droit.
