ENTRE TES RIENS

Entre les traces du « nous » : le palimpseste amoureux de Julian Paillassa

Dans Entre tes riens, Julian Paillassa s’empare d’une forme aussi ancienne que la poésie amoureuse pour la soumettre à un patient travail de déconstruction. Sous-titré palimpseste amoureux, le recueil ne raconte pas l’amour : il en expose les strates, les repentirs, les effacements partiels et les réécritures successives. Le sentiment amoureux y apparaît moins comme une évidence que comme une matière instable, perpétuellement retravaillée par la mémoire, le désir et le langage. La couverture, réalisée par Erik Poulet-Reney, plasticien assemble fragments de papiers, couleurs et bribes de texte : comme si, à l’image du titre, quelque chose se construisait précisément « entre les riens ».

La préface de Pia Petersen introduit ce qui constitue l’une des singularités du livre : la présence visible de la rature. Loin d’être un simple procédé graphique, celle-ci devient un véritable dispositif poétique. Les mots supprimés demeurent perceptibles, continuent d’agir sous le texte apparent et rappellent que toute parole amoureuse est hantée par d’autres formulations possibles. L’écriture ne cherche pas à atteindre une version définitive du sentiment ; elle donne à voir son élaboration, ses hésitations et ses bifurcations.

Cette esthétique du palimpseste irrigue l’ensemble du recueil. Les poèmes semblent se construire dans un mouvement continu de déplacement du sens. Julian Paillassa affectionne les glissements lexicaux, les associations inattendues, les détournements d’expressions et les jeux de proximité sonore. La langue se déploie dans une tension permanente entre maîtrise formelle et débordement émotionnel. Le lecteur avance ainsi dans un espace où les mots paraissent moins désigner qu’évoquer, moins fixer qu’ouvrir.

Au cœur de cette écriture se trouve la question du « nous ». Rarement célébré de manière idyllique, le couple apparaît comme une construction fragile, traversée de contradictions. Le recueil est peuplé de rapprochements et d’éloignements, de désirs et de renoncements, de moments de grâce aussitôt menacés par l’usure du temps ou les malentendus. Ce « nous » n’est jamais donné ; il est constamment remis en jeu, comme si l’amour ne pouvait survivre qu’à condition d’accepter sa propre précarité.

La présence récurrente des éléments naturels — eau, vent, feu, végétation — participe de cette poétique du mouvement. Les images ne servent pas seulement de décor ; elles deviennent les vecteurs d’une réflexion sur la métamorphose. Tout circule, tout se transforme, tout échappe. Les paysages intérieurs et extérieurs se répondent dans une même logique de flux.

Les photographies de l’auteur prolongent cette démarche. Leur flou assumé, leurs formes parfois abstraites, leurs contours incertains composent un contrepoint visuel aux poèmes. Elles ne cherchent pas à illustrer les textes mais à en poursuivre le questionnement. Comme l’écriture, elles travaillent la frontière entre apparition et disparition, entre présence et effacement.

En cela, Julian Paillassa propose une œuvre qui s’inscrit moins dans la tradition de la confession amoureuse que dans une exploration des conditions mêmes de son énonciation. Entre tes riens est un livre de seuils, d’interstices et de survivances ; un livre où l’amour se lit dans ce qui reste, dans ce qui résiste à l’effacement, entre les mots autant que dans les mots eux-mêmes.

Entre tes riens

la nuit nous porte

et nous déporte

vers les outrages

qui m’ostracisent et me divisent

sans pâmoisons

orné de l’être et du paraître

je t’enracine

au pied levé et de la lettre

qui me déchire

et courbe l’échine

fort à raison maladroitement

 

j’aimerais doser

mais sans oser

nos afflictions

et m’en remets

non sans émoi

aux suaves

oraisons de toi

Julian Paillassa, Entre tes riens,  Éditions des Utopies, 114 p., 15€

Parution juin 2026

Sophie Carmona

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