je/JE s’épanche

je/JE s’épanche

De l’anti-sujet au sujet : la métaphore du « JE »

« Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici ». Cette injonction de Dante, extraites de l’« Enfer » de la Divine Comédie, servent d’ouverture paradoxale à l’œuvre de Gérard Leyzieux. La lecture s’engage dans une circulation pronominale déstabilisante. Cette instabilité syntaxique crée un malaise initial, un sentiment d’étouffement lié à la fragmentation du sujet. La densité du verbe poétique y engendre une orthophonie du sens-image , où les mots se disputent la primauté sur l’énonciation. Le lecteur oscille alors entre un « je » minuscule, énonciatif et instable, et un « JE » majuscule, manifeste et affranchi. Simple phase de maturation ou véritable dépendance entre ces deux états ? Tel est l’enjeu éthique et existentiel que pose l’auteur.

Publié aux éditions Tarmac en cinquante-deux pages, je/JE s’épanche est l’ouvrage de Gérard Leyzieux, écrivain et poète qui déploie une écriture de l’autofiction métaphysique où l’identité devient une véritable technique de soi , une manière de se faire soi-même .

Le « je » minuscule : l’aliénation et la nécessité de l’ombre

Dès le premier fragment, Leyzieux place le sujet dans un état de retrait. Il se tient à distance de lui-même, comme empêché d’occuper pleinement sa propre place. Une phrase, page 3, concentre cette tension : « je tu(e) il-elle : un jeu de tuerie individualisée ». Le brouillage des pronoms et l’effacement des frontières accentuent cette instabilité identitaire. Le texte décrit ce « je » minuscule à travers une série de négations actives. Il est « trop rêveur », « peu démonstratif », « inactif », et se laisse « persécuter », et cette lutte intérieure traverse ces vers :

Je te le jure ouvertement,

je te guide vers la vie chimérique[1]

 

Je jette sa volonté sur toutes sortes d’hostilités

je surmonte chaque saison de l’esprit[2]

 

Je ne me manque plus autant qu’auparavant[3]

 

Ce « je » avance à rebours de lui-même, pris dans la passivité, l’hésitation et l’effacement. Pourtant, cette aliénation n’est pas une impasse : elle constitue une étape indispensable. La transformation suppose d’abord cette traversée de soi. Le « je » doit se perdre avant de pouvoir se retrouver. Cette dynamique affleure particulièrement dans les vers suivants :

je tu me perds et m’espères

Allers et retours incessants

Trajets parasites par l’hésitation

je s’y égare aux commissures de l’embarras

D’un sincère engouement s’étiole l’enthousiasme

Te sentir partir ou pire t’enfuir

Et se maintenir solitaire avec pour seul soutien le sursis[4]

 

Le « JE » majuscule : l’éclosion de la liberté

Peu à peu, le « JE » majuscule apparaît, il n’est pas un autre : il est ce même « je » lorsqu’il commence à se reprendre, à s’affirmer, à occuper enfin sa place. De l’ombre à la lumière, de la passivité à l’action, quelque chose se déplace. Le « JE » majuscule devient le narrateur de sa propre vie. Celui qui sait ce qu’il veut, qui ne titube plus sur son chemin, s’affranchit de sa condition pour manifester sa propre lumière. Il ne s’interdit rien car il a intégré ses propres limites. Ce « JE » apparaît comme l’avenir possible du « je » minuscule : la rétraction et le doute ne disparaissent pas, ils rendent possible la transformation.

je/JE s’épanche ne raconte pas la victoire du « JE » sur le « je », mais la naissance du premier par la maturation du second. Le « je » minuscule n’est pas un échec, mais le creuset nécessaire, le gardien de la douleur qui permet l’éclosion de la joie et de l’action. Il faut donc traverser l’effacement pour que quelque chose de soi puisse se reformer. Cette émergence se cristallise dans ce passage :

Alors JE sors, JE M’exporte et M’explore

Les sens désormais totalement désordonnés

Le corps en plein essor

JE M’y erre à toute heure[5]

 

Au terme de cette traversée, Gérard Leyzieux fait de la négation un mouvement plutôt qu’un état : savoir se retirer pour laisser place, se perdre pour se retrouver, s’interdire pour mieux s’autoriser, s’effacer pour mieux apparaître. je/JE s’épanche est certes une lecture exigeante, mais elle laisse apparaître un cheminement vers la liberté intérieure, où l’ombre n’est plus l’envers de la lumière mais ce qui lui permet d’advenir.

Si l’écriture est le lieu où le sujet se fabrique, je/JE s’épanche en montre les tensions, les résistances et, peut-être, la naissance.

Gérard Leyzieux, je/JE s’épanche, Tarmac éditions, juillet 2026, 52 pages, 16 euros.

https://fepemo0.wixsite.com/tarmacachats/je-s-epanche-de-g%C3%A9rard-leyzieux

© Ladouce Yonban

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[2] Page 8

[3] Page 11

[4] Page 18

[5] Page 33

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