ANTIGONE REINE

QU’EST-CE QUE LA LITTÉRATURE ?

Bon nombre de littérateurs se sont penchés sur cette question cruciale, épineuse, clivante, mouvante et dont l’immensité empêche toute réponse unanime.

Nul d’entre eux ne saurait être impartial et objectif, tant chacun y répondra à l’aune des enjeux de son époque, de sa sensibilité artistique, au travers d’un rapport particulier à la langue et au style, ou selon son engagement politique et social.

Dans son essai de 1948, Sartre affirme : « Ainsi qu’il soit essayiste, pamphlétaire, satiriste ou romancier, qu’il parle seulement des passions individuelles ou qu’il s’attaque au régime de la société, l’écrivain, homme libre s’adressant à des hommes libres, n’a qu’un seul sujet : la liberté. »

Dans celui de Patrick Mathieu, Proust, une question de vision. Pulsion scopique, photographie et représentations littéraires, l’auteur de la Recherche aurait compris que toutes les formes de désir ne peuvent se résoudre que dans l’écriture : « La seule possibilité pour s’approprier l’autre est par le langage, l’écriture, en un acte de dévoration supérieur, un besoin sophistiqué et symbolique. »

Mais énonce aussi : « Ce ne serait pas l’homme qui s’inscrit dans la Littérature, en devenant écrivain, mais le fait littéraire qui permet de constituer l’Être. […] La littérature se donne comme moyen, comme une force de changement. »

Dans La littérature selon Barthes, Pierre Jouve affirme qu’il y a selon Roland Barthes deux façons de saisir le littéraire : « En tant qu’essence, en tant que valeur. Le problème se formule comme suit : existe-t-il un être transhistorique, voire intemporel, de la littérature, ou faut-il admettre, au contraire, que la spécificité littéraire varie avec les époques ? ».

Mais c’est sur ce qui suit que nous porterons une attention toute particulière : « Mais l’historicité de l’objet-littérature, c’est également celle du lecteur. Ce n’est pas seulement par sa forme que l’œuvre est culturelle, mais aussi à travers l’affect qu’elle produit sur le récepteur. »

La littérature est en effet bien trop souvent analysée comme production artistique de l’écrivain et très peu autour d’une réflexion au sujet de celui qui la reçoit.

Or la littérature n’est pas seulement ce qui est écrit mais ce qui advient de ce qui est écrit lors de sa réception.

La théorie s’est principalement attachée au corpus littéraire, au rôle de l’auteur, au fonctionnement du langage littéraire, aux émotions ou à la subversion présentes dans la matière littéraire mais le corpus relatif à l’étude du lecteur qui en est le réceptacle est plutôt mince.

Jusqu’à l’irruption d’Antigone reine de Lolita Pille, essai paru aux Éditions du Cherche Midi en janvier 2026.

« Lire est bon, il mène à une égalité, une fraternité ou une sororité avec les génies », déclare l’autrice dans son essai dédié justement à la littérature mais décrète magistralement en s’appuyant sur Virginia Woolf et Pier Paolo Pasolini qu’en consommant l’art en général et la littérature en particulier, nous devenons « des sujets clairvoyants ».

 

Bien qu’elle soit elle-même autrice et qu’elle évoque très précisément tout au long de l’ouvrage son rapport au processus créatif, qu’elle décrive avec une verve savoureuse ce statut qu’elle partage à présent avec les plus grands, c’est dans ce qu’elle énonce du statut de lecteur qu’elle met le plus d’ardeur, de dévotion et de poésie.

À la consommation frénétique, fiévreuse, épileptique et servile d’images, de contenus et de logorrhée numériques, elle oppose la beauté, l’amour.

« Ce que je crois, c’est que sans la beauté, nous ne pourrions pas tenir. Si nous ne prenions pas – par l’art – le pouvoir de renouveler notre être, de substituer la beauté à la violence d’où nous venons, nous ne pourrions pas vivre. »

Elle convoque ceux que la lecture a sauvés, nourris, créant une nouvelle catégorie de transfuges, et que nous pourrons désigner comme les transfuges poétiques.

Elle partage avec une générosité rare ce que la littérature lui a apporté en tant que lectrice, les larmes, la stupeur et les tremblements, elle passe d’une lecture à une autre, d’une héroïne devenue amie à une autre avec un enthousiasme et une virtuosité qui rassurent sur la faculté de s’émerveiller, de s’émouvoir mais aussi de s’indigner et de se désaliéner au travers du « métier » de lecteur.

Elle crée pour nous un espace où celui qui écrit rencontre celui qui lit et répond à la question posée plus haut en préférant l’organique au thématique.

 

« J’ai promis de parler des littératures de Proust et Woolf au travers du prisme de leur influence, de leurs effets sur moi. J’ai promis d’être cobaye. (…) Me voilà, lisant la Recherche, animale et saoule de plénitude, étendue sur mon lit. »

 

Lolita Pille, Antigone reine, Éditions Le Cherche Midi, 387 p., 23 €

Parution janvier 2026

© CHADIA SALAH

 

 

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