HABITER EN EXIL
Le premier roman traduit en français de l’autrice roumaine Lavinia Braniște, Camping, raconte l’expérience de Sofia qui, après avoir passé vingt années de sa vie à travailler en Espagne, sur la Costa Blanca, s’apprête à rentrer pour sa retraite en Roumanie — son pays natal quitté pour des raisons économiques. La sexagénaire travaille à la réception d’un camping un peu décrépit où des touristes font étape et où quelques personnes habitent à l’année. Sofia est logée sur place, dans une vieille caravane sans voiture, face au soleil levant. Bien que cet habitat soit précaire et temporaire, malmené par les intempéries et qualifié de « petit poulailler » par son père, elle se sent chez elle sur la parcelle qu’elle a délimitée en contournant l’interdiction de planter des fleurs. Elle aime la douceur du climat, la mer, les oiseaux, et se surprend à éprouver une sorte de tristesse alors que le départ définitif se profile. Si la Roumanie est longtemps restée le pays de l’avenir dans son esprit, l’Espagne est progressivement devenue le pays de sa vie réelle. « Son travail, au milieu de voyageurs de passage, dans ce temps suspendu, et son logement […] lui ont […] appris à accepter plus facilement sa condition de déracinée. »
Sofia vit au milieu d’un nombre considérable d’objets entassés dans sa caravane. Cette abondance lui donne le sentiment d’être à l’abri de la pauvreté passée, qu’elle définit comme « l’impossibilité de conserver quoi que ce soit, un lieu, des gens, le sentiment de sécurité que donnent l’argent et la santé ». Ce sont des choses récupérées ici ou là, des cadeaux qu’on lui a offerts, des possessions oubliées de clients : tout un bric-à-brac de petit électroménager, de produits d’hygiène et de bibelots accumulés au fil du temps. Pour elle qui n’a jamais voyagé hors de cette région méditerranéenne, « sa géographie est faite d’objets, qu’elle collectionne avec frénésie. […] elle a construit des souvenirs autour [de ceux-ci] ». Ils encombrent non seulement son logis, mais aussi le garage paternel en Roumanie. En effet, au long de toutes ces années, elle a envoyé quantité de colis au pays, que son père et son fils Robert ont d’abord reçus avec plaisir, avant que les envois ne deviennent trop fréquents et leur contenu trop envahissant. Un temps, Sofia a caressé le rêve d’installer un petit commerce dans cet espace, une sorte de bazar, mais progressivement, les cartons non ouverts se sont amoncelés en prenant la poussière.
Dans un mouvement de balancier du récit entre passé et présent, Sofia se souvient de son arrivée en Espagne à 46 ans avec un visa touristique limité dans le temps ; elle ignorait alors qu’elle allait finalement passer une partie de sa vie dans la péninsule ibérique, après sa régularisation en 2007. Le provisoire est devenu durable, et les ambitions de l’héroïne ont grandi avec le temps : elle a réussi à offrir à son fils un appartement en Roumanie, un résultat tangible de ses sacrifices. Mais Robert, inconséquent, a revendu l’appartement et a perdu l’argent dans des opérations de spéculation menées en secret, anéantissant la sécurité que sa mère avait toujours voulu lui assurer. Celle-ci retournera donc au pays avec pour seule ressource sa petite retraite, qui servira encore à entretenir son fils. De plus, la perspective de vivre à nouveau dans la maison de son père ne l’enchante guère, d’autant qu’elle sait que tôt ou tard, elle devra en négocier la jouissance avec les autres membres de sa famille. L’appartement de Robert ayant été perdu et elle-même n’ayant comme point de chute que la maison familiale, Sofia se retrouve paradoxalement à la case départ, dans la même situation domiciliaire que vingt ans auparavant. Elle qui s’est échinée à combattre la précarité au prix de son émigration éprouve une certaine amertume à quelques mois de son départ définitif, vers ce pays qui a tant changé et où elle craint de manquer d’oxygène.
L’héroïne, d’ordinaire méfiante et réservée, n’a pas noué de relations humaines très solides en Espagne : « Parfois, elle s’imagine citoyenne du monde, engrangeant les histoires des clients […]. Parfois elle se force à rire, sachant pertinemment qu’elle n’a pas compris, qu’elle n’a rien en commun avec eux, qu’elle est une intruse ». Mais la vie de Sofia ne se résume pas à ses difficultés, à son espagnol imparfait ni à son appréhension du départ. Dans sa vie actuelle, il y a les oiseaux. Des perruches en cage dont elle s’occupe et qu’elle protège farouchement des animaux de compagnie des clients et des nuisances susceptibles de les perturber. Or, son patron, d’un mot cinglant, déclare que la volière est vouée à disparaître dès que Sofia aura elle-même quitté les lieux. La tonalité parfois mélancolique du roman tient sans doute à la fragilité de ce que le personnage a construit, ainsi qu’à l’effacement des traces de son passage. Une fois qu’elle sera partie, les fleurs seront arrachées, la caravane sera remise en location et les perruches disparaîtront ; que restera-t-il de Sofia ?
Avec ce premier roman publié en France, Lavinia Braniște fait une entrée remarquée dans le paysage littéraire français en abordant de façon originale une réalité commune à nos sociétés mondialisées : l’immigration économique. C’est à travers le personnage de Sofia, une sexagénaire roumaine travaillant en Espagne, que l’autrice décrit les difficultés d’intégration, la distance qui se creuse avec le pays d’origine et la complexité du retour après des années hors de son pays natal.
Dans Camping, vous avez choisi comme personnage principal une femme sexagénaire, ce qui est peu habituel dans la production romanesque contemporaine. Qu’est-ce que ce personnage déjà âgé vous permettait d’explorer en tant qu’autrice, qu’un personnage de jeune femme ne vous aurait pas permis ?
Camping est le quatrième roman que j’ai écrit. Dans les trois autres, j’ai toujours mis en scène des protagonistes de ma génération (dans Intérieur zéro, une histoire sur le travail et le logement, et Tu me trouveras quand tu voudras, une histoire sur une relation toxique) ou un peu plus jeunes (dans Sonia lève la main, une histoire sur l’exploration du passé communiste par une jeune scénariste qui n’a pas du tout vécu cette époque). J’ai donc assez largement exploré les histoires et les contextes de femmes âgées de 30 à 40 ans, voire de celles de moins de 30 ans dans mes premières nouvelles. Dans Camping, j’ai voulu une protagoniste différente, ou plutôt une femme aux préoccupations différentes de celles sur lesquelles j’avais déjà écrit. Comme je l’ai dit à d’autres occasions, le roman s’inspire de l’histoire de ma mère, qui est récemment revenue d’Espagne, après y avoir travaillé pendant vingt ans. J’ai souhaité décrire, à travers le regard de Sofia, l’héroïne du roman, la manière dont elle se prépare à retrouver un pays qui, à mi-parcours de sa vie, l’avait contrainte à partir.
Sofia est une femme forte, qui ne se laisse pas faire, on le voit tout au long du roman : elle sait poser des limites, affirmer son droit, partir quand il le faut, mais elle est différente avec sa propre famille. Elle cède au chantage de son fils, elle n’ose pas dire ouvertement ce qu’elle pense à son père, et elle envisage déjà de « mendier » la maison paternelle à ses cousins. Comment expliquez-vous cette ambiguïté du personnage ?
Au sein de la famille, les relations sont plus compliquées qu’avec le reste du monde. Dans la famille, l’histoire est bien plus longue, le poids du passé pèse plus lourd. Je pense que c’est une ambiguïté que nous portons tous en nous.
La maison représente un enjeu de taille dans le roman. Sofia vit dans un habitat provisoire et modeste, mais elle a acheté un appartement à son fils en Roumanie. À un moment, vous écrivez : « Tout cela, en fin de compte, a toujours tourné autour d’une maison, ou plutôt, de l’impossibilité d’en avoir une. » Peut-on considérer que son retour en Roumanie constitue, d’une certaine manière, un retour à la case départ ?
Oui, on peut le dire. Le roman peut aussi être lu comme l’expression de la fatalité de celui qui est condamné à ne pas avoir de logement à lui et à ne pas pouvoir en obtenir un de son vivant, quels que soient ses efforts. Mais j’ai construit cette histoire de l’appartement en Roumanie autour de l’idée que la frontière entre la réussite et l’échec, dans le cas d’une expérience de migration, est très ténue. Si Robert n’avait pas perdu l’appartement, le séjour de Sofia en Espagne aurait été une réussite. Mais maintenant, c’est un échec. Mais elle a fait tout ce qui était en son pouvoir, ce n’est donc pas elle qui a décidé de la fin de l’histoire, en fin de compte. Quoi qu’il soit arrivé à l’appartement, elle serait de toute façon revenue en Roumanie dans la maison où vit son père, car l’appartement n’était pas pour elle. En tant que mère, elle a fait tout son possible pour épargner à Robert une vie consacrée au crédit immobilier ou au loyer ; elle peut donc se considérer comme ayant accompli sa mission. Mais ce sentiment, cette sérénité de savoir qu’elle a fait tout ce qui était en son pouvoir, ne viendra peut-être pour elle que plus tard, avec le temps. Pour l’instant, c’est la colère qui domine.
J’aimerais évoquer le groupe de discussion sur Facebook, celui de la diaspora roumaine en Espagne. Le roman est ponctué par des retranscriptions de ces discussions portant sur des sujets très divers, allant de « Comment faire enterrer un proche en Roumanie » à « La confection de costumes traditionnels roumains pour les enfants » en passant par de nombreuses questions administratives. Ces interludes parfois comiques ont-ils notamment pour fonction d’apporter un peu de légèreté au roman ? Par ailleurs, on remarque que Sofia, si elle est inscrite dans ce groupe de discussion, est très méfiante à l’égard des Roumains qu’elle croise en Espagne. Comment l’expliquez-vous ?
Je dirais plutôt que ces interludes constituent une sorte de chœur. Il y a de nombreuses voix qui ne parviennent pas forcément à communiquer entre elles, mais qui essaient. À travers ce chœur, j’ai voulu rendre compte du fait que les expériences de migration sont très différentes, et que l’histoire de Sofia n’en est qu’une parmi tant d’autres, avec ses bons et ses mauvais côtés. De même, les réseaux sociaux sont chaotiques et peu fiables ; c’est plutôt là que j’ai voulu insuffler une touche d’humour. Les Européens de l’Est n’ont pas forcément une bonne image en Europe occidentale ; ils sont ces cousins plus pauvres de la partie droite du continent, qui n’ont guère connu la démocratie (ni la consommation effrénée, d’où peut-être l’obsession de Sofia pour les objets) et qui regardent les autorités avec méfiance. L’image de soi à l’étranger, c’est l’image que ton pays te renvoie, et c’est peut-être ce que Sofia tente d’éviter : la confrontation avec les autres Roumains est une confrontation avec ce qu’elle imagine être l’image que les étrangers se font de nous.
J’aimerais revenir sur une des dernières scènes du roman, lorsque Sofia croise dans le tramway une Roumaine et son fils, tous deux bien habillés et parlant un espagnol impeccable. À un moment, cette femme s’adresse à Sofia, mais celle-ci ne lui répond pas et se renfonce dans son siège. Comment expliquer cette attitude de repli face à des compatriotes ? Y a-t-il chez l’héroïne une forme de honte intériorisée (parce qu’elle ne maîtrise pas aussi bien l’espagnol) ou s’agit-il d’autre chose ?
Oui, il s’agit de la honte intériorisée et de cette perception de l’expérience migratoire en termes de réussite ou d’échec, comme je le disais plus haut. Les vêtements, le sac à main, la façon dont l’autre femme parle, intimident Sofia, lui montrent ce qu’elle aurait pu être, ce qu’elle aurait pu devenir. Parler de manière plus « soignée », être mieux habillée, avoir son enfant à ses côtés, bref, être parfaitement intégrée (ou assimilée).
Mais il s’agit aussi d’une différence entre les générations, car à mesure que notre pays s’intégrait davantage dans l’Union européenne, la migration devenait de plus en plus accessible sur le plan administratif. Pour la génération de Sofia, cela a été beaucoup plus compliqué. Dans l’histoire du roman, par exemple, Sofia part en 2002 avec un visa touristique valable trois mois, et une fois ces trois mois écoulés, sa seule chance de se régulariser était d’attendre l’année 2004, date promise pour l’adhésion. Mais la Roumanie (tout comme la Bulgarie) n’a pas rempli les critères à temps, si bien qu’elle n’a pas pu rejoindre la vague des pays de l’Est qui ont adhéré à l’UE en 2004 et a dû attendre encore trois ans, jusqu’en 2007. Pour ma génération, par exemple, qui a terminé ses études universitaires justement en 2007, l’émigration était plus accessible, même si, à l’époque encore, il n’était pas facile de trouver du travail. Mais au moins, on pouvait résider légalement dans les pays de l’Ouest, et la preuve de domicile s’avérait ensuite utile (voire nécessaire) pour de nombreuses autres démarches administratives ou professionnelles.
Avez-vous une routine d’écriture ?
Quand je commence à travailler sur un livre, oui. Je me réserve le temps nécessaire et, pendant les semaines ou les mois consacrés à l’écriture, j’écris deux ou trois pages par jour et j’essaie de ne pas faire d’autres types de travail, afin de me donner l’espace mental nécessaire au livre. Je suis freelance dans le domaine culturel, ce qu’on appelle en roumain « travailleur culturel indépendant » (un terme relativement nouveau dans la terminologie fiscale, et auquel j’ai eu du mal à m’habituer). Je donne parfois des cours d’écriture créative et je dis toujours à mes élèves que se réserver du temps (et par conséquent, de l’espace mental) est également une partie importante du travail artistique, que l’on ne traite pas comme telle. Il faut une certaine discipline pour organiser son emploi du temps et ses ressources de manière à pouvoir s’accorder de temps à autre quelques mois de liberté pour écrire. J’ai écrit le roman Camping par intermittences, ce qui a signifié qu’en définitive j’ai eu une phase de correction plus compliquée, car j’ai dû prêter attention aux répétitions ou aux incohérences. Bien sûr, les éditeurs m’ont aidée, mais pour moi, il est important de ne pas faire de longues pauses pendant l’écriture du roman, ce qui est malheureusement assez difficile.
© Aline Sirba
Camping, Lavinia Braniște, traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar, Syrtes, août 2026, 288 p., 22 €
