NOUS AUSSI

NOUS AUSSI : ANATOMIE DU DÉNI FAMILIAL

Nous aussi d’Anne Godard paraît neuf ans après Une chance folle. Délaissant le tu de l’emprise maternelle, l’auteure y explore la langue de caste et la mécanique du silence intrafamilial à travers la mise en scène du pronom on. Souverain et monolithique, celui-ci fonctionne comme l’incarnation d’une féodalité bourgeoise du 5e arrondissement confinée dans ses privilèges. Cette masse indifférenciée, qui régit l’entre-soi, règne dans ses châteaux ou ses appartements haussmanniens devenus des cages d’isolement. Le clan y exerce une violence de classe feutrée, où la fausse charité envers les misères extérieures n’a d’égal que le rejet brutal de l’étranger parasite. Les pronoms il(s) et elle(s) désignent immédiatement des intrus menaçant l’imperméabilité de la tribu.

Loin de rester figé, ce système pronominal subit au fil du récit une altération d’une grande subtilité. D’abord sujet totalitaire régentant l’espace et ne craignant rien, le on s’émiette peu à peu. Il se fait multiple, se resserre pour désigner le couple, avant de s’isoler jusqu’à ne plus nommer qu’une seule personne, l’être confisqué au cœur du carcan familial.

L’écriture orchestre une prosodie d’une rigueur implacable, où la scansion des phrases courtes emprunte autant au rythme incisif du slam qu’à la cadence traînante des comptines enfantines. Tout l’ouvrage repose sur un triptyque temporel maîtrisé. Au présent des rituels succède le conditionnel d’une mythologie familiale inventée, avant que le futur ne vienne sceller l’injonction adulte à l’aveuglement : « adulte on sera celle qui n’a rien vu, rien entendu[1] ».

C’est dans le déploiement de sa syntaxe que le roman révèle sa plus grande violence. Anne Godard excelle dans l’accumulation vertigineuse de propositions relatives, imitant la prolifération des mains qui palpent et assiègent l’enfant dans la pénombre. À ces cascades de verbes s’opposent des anaphores d’échappée – « loin des regards, loin des bras, loin des mains, loin des genoux[2] » – et des assonances qui traduisent la décomposition du sujet dans son milieu privilégié – « On se dénigre, on se dénie, on se renie[3] ».

Sous la patine du bel usage, la prose enregistre la perversité avec laquelle le clan requalifie l’inqualifiable sous l’euphémisme lissé de jeux d’enfants. Dépossédé de mots propres pour dire l’effraction, l’enfant n’a pour toute défense que la dissociation somatique :

On subit sans broncher les injures, les chatouilles, les pincements, les frôlements, les souillures. On se sent devenir gluants on transpire, on serre les dents, on essaie de se soustraire à toutes nos sensations. On résiste à la peur, au dégoût, à la douleur. On ne bouge pas, on ne crie pas, on n’avoue pas le secret[4].

Lorsque le livre aborde la tragédie centrale du récit, le poème Avis de Paul Éluard, laissé sur un bureau, vient éclairer ce geste : « Le poids de son corps l’écœurait / Sa force le faisait gémir ». Mais loin d’ébranler l’ordre établi, ce drame est aussitôt étouffé par l’omerta.

Pourtant, lorsque l’action quitte les appartements encombrés de bibelots pour une humble cabane à l’orée des bois, la prose trouve un nouveau souffle. Les phrases, jusqu’alors étouffées et hachées par le confinement, se mettent soudain à s’étirer, à déployer d’amples périodes poétiques où affleure la mémoire d’une beauté originelle. Dans cet exil choisi, au contact des chevreuils, du feu qui ronronne dans le foyer ou de la mousse illuminée par la pluie, la langue se dépouille de ses artifices de classe.

Par la maîtrise exemplaire de sa construction, Nous aussi montre qu’au-delà des silences complices et du langage de l’emprise, la littérature reste le lieu ultime de l’émancipation : nommer le réel permet à chacun de reconquérir sa propre vérité.

Anne Godard, Nous aussi, Éditions Actes Sud, collection « Domaine français », août 2026, 240 pages, 20 €.

https://actes-sud.fr/catalogue/nous-aussi-022194

[1] GODARD, Anne. Nous aussi. Éditions Actes Sud, collection « Domaine français », Arles, 2026, page 84.

[2] Ibid., page 66.

[3] Ibid., page 104.

[4] Ibid., page 71.

© JULIEN LALOY

 

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