Avec Le Livre de Sève, Charlotte Monsarrat déploie une fable végétale à la fois âpre et sensorielle, où la forêt devient matrice d’écriture. Entre conte d’émancipation et exploration sensible du vivant, le roman interroge notre place parmi les êtres.
Rencontre avec une autrice qui fait du végétal un véritable langage.
Avant d’être un récit, ce livre semble porté par une matière qui est la forêt. À quel moment la forêt est-elle devenue un moteur d’écriture ?
La forêt, depuis mon enfance, met en alerte mes sens et nourrit mon imagination avec les jeux de lumière au travers des branches, le bruit des feuilles froissées par les pas et des troncs grinçants, l’odeur de la décomposition des matières organiques et des terpènes, les troncs rêches ou lisses et les houx piquants. J’ai emménagé en Creuse pendant l’écriture du Livre de Sève et j’ai adopté ma chienne. Mes balades en forêt sont alors devenues quotidiennes et ont pris une place conséquente : c’est l’endroit où je pense à mon texte, où des pans de l’histoire émergent et où des mots fusent. Il m’arrive de m’assoir sur une souche et de plonger mes mains dans les feuilles mortes pour laisser infuser les idées. Alors que j’avais des difficultés à avancer dans l’écriture, j’ai pris la décision de partir une semaine en retraite dans la forêt. Pendant sept jours et six nuits, j’ai contemplé, silencieuse et immobile, la vie qui l’habite et le temps qui s’écoule. Le Livre de Sève vient de là.
Le roncier n’est pas seulement un décor mais presque une matrice. Comment s’est imposée cette figure ?
Je cherchais un être végétal menaçant, envahissant, qui pousse rapidement et ne soit agréable ni à la vue ni au toucher. Et je voulais que cet être soit identifiable par les lectrices et lecteurs. La ronce, pour toute personne qui a cultivé un jardin, c’est tout ça. On a beau la déraciner, couper, débroussailler, ses stolons s’enracinent plus puissants à chaque printemps. Elle s’étend et forme des buissons inextricables où l’on se blesse. Mais le roncier, c’est aussi un endroit de naissance et de croissance pour les jeunes pousses d’arbre protégées des herbivores qui pourraient les brouter. C’est un abri pour les petits animaux, que leurs prédateurs ne peuvent pas attraper au milieu des lianes piquantes. Le Roncier du livre n’est pas un décor, c’est un personnage qui enferme et protège en même temps, et que j’ai pris garde de ne pas anthropomorphiser.
Sève vous a-t-elle surprise au fil du récit ? A-t-elle pris des directions inattendues ?
Le caractère de Sève n’a jamais évolué. Je l’ai toujours imaginée rebelle, sans peur, la tête dure, solitaire, pas tout à fait fille mais pas garçon non plus. Ce qui a émergé pendant l’écriture, c’est son hybridation. Je l’ai créée humaine et elle s’est révélée végétale. C’est ce mouvement entre les deux qui m’a permis de faire du récit un conte initiatique où Sève passe de l’enfance à l’âge adulte. Ça, je ne l’avais pas anticipé, c’est arrivé quand je rédigeais la troisième partie, et j’ai réintégré les prémices de sa métamorphose au moment de la réécriture.
Le livre repose sur une séparation fondatrice entre les deux sœurs. Est-ce le véritable point de bascule du récit ?
Le « voyage du héros », qui sert de structure classique à la construction de la plupart des récits, utilise souvent la séparation (mort d’une mère, d’un père, séparation de la fratrie…) comme le moteur qui pousse l’héroïne ou le héros vers l’aventure. En s’échappant du Roncier, Sève emprunte symboliquement la porte magique vers le monde extraordinaire où elle va se métamorphoser. C’est aussi un fil rouge qui donne envie de tourner les pages : Sève et Duramen seront-elle réunies à la fin ? C’est donc le premier point de bascule, mais ce n’est pas le seul. Je laisse aux lectrices et lecteurs le plaisir d’en découvrir d’autres !
Quelle importance a pour vous le végétal comme langage ?
Nos mots ont été créés pour parler de l’humain à l’humain. Le végétal, le minéral et l’animal non-humain « parlent » une multitude de langages qui échappent à notre compréhension et à nos sens. Sève porte en elle tous ces langages et les partage plusieurs fois au cours du roman sous la forme d’un chant. Le chant de la pluie, je l’ai moi-même entendu pendant une journée entière de ma retraite en forêt. J’en ai perçu la beauté et le profond mystère et j’en ai pleuré d’émotion. Notre langage humain cherche à posséder ces choses si belles en les disant. Mais la juste position, à mon avis, c’est l’écoute. S’assoir dans un coin et écouter s’exprimer le Vivant. Je serais heureuse que la lecture du Livre de Sève crée, un instant, cet espace de silence.
S’il ne devait rester qu’un seul mot au lecteur, lequel serait-il ?
S’enraciner.
© Sophie Carmona
La Mère n’a pas de nom.
Parmi les innombrables femmes enfermées dans le Roncier, certaines pleurent, d’autres font semblant de croire qu’un jour elles pourront sortir. Peu font l’effort de se rappeler qu’au-delà des branches il y a le monde, celui où courent les animaux libres. La plupart ne rêvent plus et n’imaginent rien. Elles n’ont jamais connu autre chose. Toutes sont nées ici, entre les parois dures et froides, entre les épines comme des poignards. Elles ne savent pas se nourrir autrement qu’en suçant la sève qui coule de la Ronce lorsqu’on lui arrache un morceau d’écorce.
La vie n’est pas si difficile. Le Roncier n’a aucune cruauté. Il prend soin des reproductrices.
Quelque part dans le futur, la nature a pris l’ascendant sur l’humain et celui-ci se retrouve soumis à sa volonté, traité comme un simple animal, parqué dans des ronciers, sortes d’enclos végétaux où les femmes semblent vivre seules, nues, sales, dénuées de toute humanité, considérées comme de simples reproductrices, les hommes disparaissant peu après leur naissance.
Dans ce roman d’anticipation qui n’est pas sans rappeler La servante écarlate de Margaret Atwood quant au rôle des femmes cantonnées à leur simple capacité de donner la vie, l’autrice imagine une société dominée non par l’Homme mais par la Racine, mère de tous les ronciers, dominatrice de cette nouvelle civilisation, ayant droit de vie ou de mort sur ses sujets.
Les femmes, parquées dans leur corral végétal, ne peuvent jamais quitter les élevages et ne vivent que pour être inséminées et donner naissance, cycle après cycle, lune après lune.
Pourtant, il existe un monde en dehors de la prison de ronces et d’épines, des voix humaines percent parfois la barrière de broussaille infranchissable, des animaux semblent s’ébattre au-delà du mur ligneux.
Un jour, une enfant naît au cœur du roncier et celle-ci est nommée par la Mère d’un mot qui a franchi la ligne sarmenteuse : Duramen.
Duramen ou bois de cœur, partie interne du bois, la plus ancienne et la plus dure.
Puis naît un autre bébé de la même mère, différent, étrange, unique.
Elle regarde le sexe et fronce les sourcils. Il y a une tige qui émerge des lèvres, ça ressemble aux deux sexes à la fois et rien ne fait pencher d’un côté ou de l’autre. Le Roncier semble hésiter aussi. Alors Duramen
décide que ce bébé est une fille.
C’est une fille, Mère, c’est une reproductrice, elle est en pleine santé, elle me regarde sans faire un bruit, pas un gémissement, mais elle est entière et bien faite et elle reste avec nous.
Duramen la nomme Sève.
Et Sève quittera le roncier.
Il y aura le sylvage, la forêt et la racine.
Des rencontres avec des animaux, d’autres humains aussi.
Il y aura des routes parcourues, des histoires narrées, des cartes lues et des mots mémorisés.
De ce conte, un message transmis à l’humanité : prendre soin, préserver le vivant sous toutes ses formes.
Respecter la vie, la Terre à laquelle nous appartenons.
MONSARRAT Charlotte, Le livre de Sève, Éditions Le Tripode, parution le 5 mars 2026, 208 pages, 19,00 €.
https://le-tripode.net/livre/charlotte-monsarrat/le-livre-de-seve
© Charlotte Lebecq
