CONCOURS

Concours

Après Salomé, de retour à Tours dès le mois de septembre de l’an 2000, il y eut donc le CAPES, comme la seule issue possible. Ce fut une année étrange, avant tout constructive, hantée par le fantôme d’Ève, qui avait quitté Tours. Mais l’obligation d’étudier le refoulait globalement, ne le laissait venir qu’à des heures clés nimbées d’une nostalgie dont il me faudrait guérir, souhaitais-je continuer d’avancer, comme j’avais commencé de le faire. En tous cas, de manière inédite, l’essentiel de mes forces étaient tournées vers un effort d’envergure : celui qu’impliquait le concours auquel je venais de m’inscrire.

N’était la préparation de ce dernier, que pouvais-je faire d’autre, en réalité ? Que pouvais-je briguer ? Concrètement, flottant, rien. J’avais épuisé mon temps libre et n’avais plus le cœur de suivre un cap plus personnel, manquant de repères. J’étais au bout de mes chimères, entre autres littéraires, prêt à défier le réel. D’où le concours collant le mieux à mes goûts, mes diplômes, mais sans la moindre vocation réelle. Jamais l’envie d’enseigner ne m’avait en effet ne serait-ce qu’effleuré, au contraire : je concevais cette tâche comme un bagne, ce qu’elle est, de fait, par certains côtés.

Hiérarchie aveugle, propagande, machinerie écrasante ; belles vitrines, discours doubles, enfer pavé de bonnes intentions, didactique noyautée (pouvoirs, enjeux financiers), broyeuse d’êtres sur l’autel des chiffres, il y de tout cela dans l’Éducation Nationale, sans exagérer. À tout le moins depuis le tournant des années 2000, sous l’impulsion d’une politique néolibérale obsédée par l’argent, les profits, une conception toute mécaniste de l’efficacité.

J’aimais lire et écrire, c’est tout. Questionner les possibles de la littérature, styles, récits, métaphores, les éprouver. Et le fait de les éclairer n’était alors qu’une façon d’être payé – autant dire d’exister socialement.

Heureusement, dos au mur, c’est-à-dire face aux élèves, obligé de faire sens et le poids moralement, je développerais une envie suffisante d’enseigner – certains diraient une fibre pédagogique et, en partie, ce serait juste. Sans doute y ai-je gagné humainement, forcé de donner, au moins au départ, avant que la lassitude s’installe – mêmes profils, mêmes filières, mêmes comptes à rendre dans le vent, mêmes diktats administratifs, même contexte à vif, délicat. En général, trop de frustrations, trop de tensions sociales, trop de tentatives déplacées de panser des plaies sensibles par des réformes démagogiques qui amputent l’ampleur du savoir. Trop de mauvaise conscience, d’utopies insidieuses à la botte du pouvoir.

Toujours est-il qu’au préalable, avant de pouvoir enseigner, il me fallut étudier vraiment, me mettre à niveau, formaliser mes idées, viser un code commun pour la première fois de ma vie, grammaire incluse, problématiser pour tous. Engrammer en moins d’un an ce qui eût dû l’être en trois requit du travail, et je m’y suis tenu. Je lisais, notais, marginais, explorais les classiques : Balzac, Flaubert, Molière, Racine, découverts ou redécouverts, à travers leurs œuvres majeures. J’interrogeais leur langue, leur esthétique, les procédés par lesquels leurs fictions prenaient forme et tenaient, faisaient sens de façon incisive.

Concevoir en soi, par soi, au besoin guidé par d’autres, l’âme de ces textes était plaisant, régénérant. Et tâcher d’acquérir, au passage, des outils théoriques mobilisables par tous, autant dire un bagage technique propre à l’enseignement, était motivant. Cela posa des bases, m’ouvrit des perspectives cohérentes, que j’appris à rendre compatibles avec ma liberté. Non exclusifs, ces outils m’offraient, au fond, un canal formel supplémentaire tendant à l’objectivité, et que plus tard je prolongerais en préparant l’agrégation. En parallèle, je demeurais libre tout à fait de donner d’autres formes à mes idées, d’autres résonances subjectives, romanesques, notamment.

Cette année-là, pour pallier la fatigue, liée au stress du concours, je faisais des siestes régulières, et par elles compensais, au besoin, les mauvaises nuits que je passais de temps en temps. Couché sur mon clic-clac bleu marine, en plein jour, tête dans l’oreiller, j’en ressortais limpide, régénéré. Mon studio d’alors, douze mètres carrés dont une salle d’eau munie d’une douche italienne, jaune-vert, van-goghien, se fond dans ces plongées de sommeil roboratives.

En vérité, sans m’en rendre compte, je vivais pour la première fois de ma vie au rythme d’un travail de fond orienté vers un but reconnu qui m’était extérieur, et, si fatigant que ce fût, c’était structurant. Je découvrais un temps nouveau où je m’oubliais dans l’action en comblant mon être, sans me soucier d’autre chose que des épreuves à venir. L’impression de fuite et de dispersion que j’avais eue souvent par le passé se vit par là même endiguée, au moins pour un temps. L’écriture de romans, imminente – seuls quelques mois me séparaient alors du premier jet d’Échec, et Mat, qui donnerait le coup d’envoi de mes fictions narratives –, m’ouvrirait les portes d’une temporalité similaire, mais plus forte, plus prenante, où j’engagerais d’abord mes émotions.

L’année suivante, celle du stage pratique dirigé : douze heures de cours à subir, six à donner, chaque semaine, fut grandement négative. Ce fut l’IUFM. Les prêches en étaient faits à Fondettes, après Tours nord, dans un complexe de locaux surplombant la Loire et regardant des roches troglodytiques. On se garait en contrebas puis on montait des escaliers dans la verdure pour s’enfermer sous des néons et suffoquer six heures durant. Il ne manquait, au vrai, que l’habillage pour atteindre vraiment des sommets, des toges et des amulettes, par exemple – et, pour ma part, des boules Quies, par pitié. Ce que j’éprouvais pour la didactique en fut renforcé, pour la pédagogie, démultiplié. Sur moi, au moins, l’effet voulu par l’institution s’avéra maximal, quoique parfaitement inversé.

L’IUFM… Ses schémas purs d’enseignement. Ses théories coupées de tout. Ses projections étranges, pour le moins décalées. Ses définitions froides de l’intelligence, hypothético-déductives, enfermantes. Ses pseudo-conseils et encouragements. Sa pression inutile, entretenue par des formateurs en mal d’autorité, de sens. Ses plafonds bas, sa chape sociale, son asphyxie. La voix de son maître et ses tours de table pitoyables, inquisiteurs, dignes de ceux des alcooliques anonymes – et, pire que tout, au-delà de tout, l’ennui, un ennui incommensurable, aux sous-sols d’hébétude… Sans oublier sa platitude, sa servitude, son jésuitisme, ses vanités mal digérées, la temporalité distendue de sa casuistique du néant… Si j’en rajoute, ce n’est pas majeur.

Bien seul, hélas, je me rebellerais plus d’une fois, comme je le pourrais, pour abandonner, en fin de compte. Écœuré, je ne donnerais qu’à peine le change, me bornant à pointer lointainement, puisqu’il le fallait, fatalement. Je n’en pouvais plus, j’étais à bout, en butte à une énergie négative dont je n’avais pas trouvé l’antidote. Il en était pourtant un simple, dont certains usent et même abusent sans le dire, mais dont je n’avais pas encore, hélas, le mode d’emploi en moi-même : la résistance passive. Lâche dans certains cas, au bas mot complaisante, c’est en revanche une arme fatale lorsqu’on est bloqué, aux prises avec plus fort que soi, acculé. Elle est cruciale en politique et, plus largement, dans toute sphère hiérarchique aiguisée. Il me faudrait y songer pour plus tard afin de me préserver.

En fin d’année, en juin, au mémoire de didactique que je rendis, qui portait sur la poésie, on me mit dix, recalé presque, à l’issue d’une soutenance tendue, où je refusai d’abdiquer. La pire note de la promotion, ex aequo, tandis que mes notes au concours furent brillantes. C’est un fait. Et même s’il ne compte au fond guère en regard de la clé que je venais d’obtenir : celle d’un travail payé lié à la littérature, il est bon de le donner. Ne serait-ce que parce que l’éducation appelle d’abord la liberté, une ouverture réelle, éclairée.

Galien Sarde

Auteur/autrice

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