Au commencement de la rêverie de Jules Laforgue (1860-1887), il y a la hantise du vide cosmique. Face à cette hantise, l’ironie et le rire légèrement moqueurs peuvent être un remède. Mais pour combien de temps ? Un certain sentiment de l’à quoi bon se dégage de sa poésie, une sorte de quiétisme ironique qui dispenserait le poète de toute initiative comme de toute responsabilité. Poète insouciant de l’Apocalypse, dansant dans les ruines et chantant dans le chaos ? Laforgue serait ce Satyre s’amusant sur les crètes avec les Bacchantes ivres de leur cortège infiniment bruyant, ou souriant doucement et sans nul bruit avec Lucrèce, face aux vents agitant la vaste mer.
Un subterfuge semble le séduire, quelque temps : douer l’instant d’une sorte d’épaisseur temporelle, grâce au verbe, lui donner la substance d’un passé et toute la promesse d’un avenir. « J’ai deviné Hélas ! que tu m’as reconnue ! »[1] Où s’égare-t-elle, la passante de Laforgue ? Est-ce à demi dans l’ombre verlainienne inépuisable ? Est-ce dans la clarté géniale et terrible du bateau ivre ?
Hélas ! L’intuition d’avoir retrouvé l’âme-sœur destinée depuis toujours, d’avoir trouvé le salut dans un instant affranchi de l’ordre du temps, se révèle immédiatement illusoire, et celle qui s’était présentée avec tout le prestige et tout l’éclat d’une illumination n’est après tout qu’un rêve « mort-né ».
« C’est la saison, oh déchirements ! c’est la saison ! »[2] La saison de l’écœurement total, qui donne envie de fuir les affreux, d’aller mourir au bout du monde. Mais où est-ce, le bout du monde, et de quel monde à la fin s’agit-il ? Pourquoi ces poèmes pleins de virevoltes et qui sonnent à travers leurs fêlures des airs d’enfance vite vieillie ?
Un siècle après sa mort, Jules Laforgue demeure relativement méconnu. Son éditeur Daniel Grojnowski a raison de déplorer « le dédain parfois condescendant » dont a souffert et dont souffre toujours l’œuvre d’un poète que déjà Thibaudet trouvait démodé et que Rivière ne pouvait souffrir. Signe qui ne trompe pas, les manuels d’histoire littéraire et les dictionnaires d’auteurs font de Laforgue un expérimentateur qui avait certes des dons, mais qui fut incapable de s’épanouir. Il aurait incarné l’esprit fin de siècle. Là-dessus, les surréalistes l’ont vilipendé. Au contraire, les fantaisistes (Derême, Toulet, etc.) l’apprécièrent pour sa désinvolture, et vers 1920 certains jeunes gens promis à un bel avenir se disaient ses vers avec plaisir : ils se nommaient Vitrac, Dubuffet. Ils aimaient chez Laforgue les poèmes d’allure moderne par la liberté de la métrique et par l’humour complice. Ainsi juge-t-on encore Laforgue difficile à classer, avec sa double étiquette de décadent original et de moderne solitaire ; il aurait annoncé Max Jacob et Guillaume Apollinaire, lesquels n’ont d’ailleurs pas manqué de s’en défendre.
Laforgue garde ses fidèles et même ses inconditionnels. Claudel ne s’y est pas trompé
: « au milieu de cette littérature anémique et larvaire a fleuri tout de même un vrai et délicieux talent. Je veux parler de Jules Laforgue, ce grand lunaire […]. Il avait quelque chose qui le distinguait des autres, de ses camarades ; l’esprit ! la gaminerie d’un elfe, la sensibilité d’un poitrinaire, et le don magique de faire jaillir la poésie au sein de l’argot et de la conversation courante. » Quelque esprit malin objectera qu’un poète important ne l’est pas toujours par la qualité intrinsèque de son œuvre et qu’on a bien affaire ici à un poète de transition ; Laforgue aurait assuré le passage du symbolisme français à l’imagisme anglais. Peu importe. Les réputations, littéraires ou non, commercent avec le malentendu mondain, aussi sourd que bavard ; elles ne concernent pas le for intérieur d’un être ni le secret d’une œuvre.
En 1885, Jules Laforgue n’a plus que deux années à vivre. Il est près de sa fin. Il vient de publier, coup sur coup, deux recueils de poèmes qui le feront reconnaître a posteriori comme un poète à part entière : Les complaintes et L’imitation de Notre-Dame la lune. Le succès reste modeste. Il a bien fréquenté le club des Hydropathes où l’on se moquait de tout allègrement et méchamment. Mais Laforgue n’avait rien d’un provocateur sûr de lui. Timide à l’extrême, raffiné, effacé, il apparaissait aux yeux de ses familiers, avec sa taille modeste, son visage dodu, imberbe, comme un gentil personnage tombé de la lune. Il se peindra sous les traits du Hamlet des Moralités légendaires. Les contemporains pouvaient difficilement deviner, au milieu d’un véritable bazar idéologique et littéraire, le caractère radical d’une entreprise que Laforgue se proposait de mener, en douceur, à son terme. Une maladie brutale, la phtisie, l’en empêcha. En 1887, il meurt, toutes misères et détresses subies, à l’âge de vingt-sept ans. Ils étaient neuf à suivre son corbillard.
Laforgue quittait un monde sur lequel dès son enfance il demeura sans illusion. Ses premiers poèmes, dont un bon nombre devaient former Le sanglot de la terre (projet auquel il renonça rapidement), se voulaient « l’histoire, le journal d’un Parisien de 1880, qui souffre, doute et arrive au néant, et cela dans un décor parisien (…), dans une langue d’artiste, fouillée et moderne, sans souci des codes du goût, sans crainte du cru, du forcené, des dévergondages, du grotesque, etc. » La lecture de Schopenhauer et de Hartmann l’amène à la conviction que l’inconscient est la loi du monde. Cet inconscient n’a guère à voir avec celui de Freud. La philosophie de Hartmann, panthéiste, vaguement orientalisante, prône la suppression de la souffrance par le renoncement au désir. Le monde n’est qu’une apparence trompeuse ; derrière le voile de la réalité on ne trouve que vide et absurdité. La contingence ici est absolue. Laforgue en éprouve une incurable tristesse, il se déclare « cosmiquement désespéré ».
Laforgue avait trop de finesse et de lucidité pour se borner à écrire des « vers philo », laborieuse et parfois grandiloquente traduction d’une révolte passablement narcissique. Un long séjour en Allemagne où il occupe l’emploi de lecteur de français auprès de l’impératrice, lui permettra de se désencombrer du fatras de ses lectures et de mieux faire confiance à son instinct de poète. La méditation sur les peintres impressionnistes lui sera d’un grand secours. Et la mémoire affective, pourvoyeuse de sensations enrichies par l’expérience, parachèvera sa vision d’un monde où certes règne le néant, mais dont les choses en leur tendre ironie procurent un semblant de bonheur.
La pensée du néant chez Laforgue reste celle d’un poète. L’impression ne se laisse pas dominer par le concept. Ce qui compte, c’est que le monde, même illusoire, est habitable, et le phénomène, même décevant, secourable. Pour cet impressionniste, « le démon de la réalité » constitue une hantise proche du désabusement. Les poèmes et les proses témoignent d’une vaste mélancolie devant le spectacle des dimanches de province, inlassablement semblables de tranquillité. Voici les boulevards peuplés de figures indécises, les faubourgs sur lesquels le crépuscule a l’air de vomir le sang, un orgue de barbarie et sa plainte recommencée, les vents d’automne qui charrient le froid monotone ; c’est la fin du jour, du siècle, de la vie. Mais sans un cri, sans poing brandi, sans autre horreur qu’une lente flânerie, mains dans les poches, qu’une errante solitude entre les flaques d’eau et les réverbères qui tremblent. Nul dolorisme. Au contraire : une gouaille qui fait lever la tête vers la pesanteur du ciel et chuchoter : « Drôle de planète !». Son regard de peintre ne distille pas que la grisaille. Quand Laforgue considère la lune, c’est comme si une très vieille innocence, objet de toutes les nostalgies, l’investissait à son corps défendant et le mettait en gaieté. Dérision clownesque, peu importe qu’elle vienne de Watteau, de Verlaine ou, de manière plus probable, de tous rassemblés.
Il est vrai qu’à ce Pierrot mal énamouré manque une Colombine. Sa songerie féminoïde engendre des images de jeunes filles fort proches de l’éphèbe ; la « vraie sœur » ressemble à l’« ami avec des hanches » dont parle Baudelaire. Dégoût de la chair ? Besoin de défense, de fuite ? Nombre de textes suggèrent que non. D’ailleurs, on est étonné par le contraste entre les formules souvent crues et la fraîcheur, la délicatesse du propos. Que la plupart des héroïnes des Moralités soient « pures et plates », c’est le signe d’une ambiguïté dont Laforgue arrive à se gausser, exerçant là aussi son esprit critique. Aux derniers replis de sa conscience, il confronte l’amoureuse obsession et la banalité de l’acte procréateur. Le résultat, comme pour le commerce avec le monde, fait conclure au néant, ou presque. Et le sourire navré reparaît : jupe rime avec dupe. Mais l’indécision demeure, elle envahit le corps et le cœur et, faussement rieuse, elle anime et structure le poème où repose « la petite ombre féminine qui tousse au fond de lui », selon la remarque de Marie-Jeanne Durry.
Ce qui frappe d’abord le lecteur, c’est le vocabulaire, plein d’inventions cocasses, une foule de termes empruntés à l’astronomie, à la zoologie, à la botanique, etc ; les changements subits de niveau de langue. Tout cela, qui fut recensé par la critique universitaire, contribue à l’aspect faussement bâclé de l’écriture et confère à celle-ci le rendu de la ritournelle mécanique que font entendre le caroussel et la boîte à musique. Dans une lettre à Gustave Kahn, il écrit : « Que pensez-vous du vers de onze pieds ? et par la même occasion, que pensez-vous aussi de l’infini ? ». Le décasyllabe et l’octosyllabe, voilà les mètres qu’avec le temps il préférera. Quant à l’alexandrin, il le disloquera de diverses façons et le mêlera dans la strophe à d’autres mètres, pairs ou impairs. Sa désinvolture métrique ne connaît pas de bornes. Les rimes suivent la même tendance. Humour et lyrisme s’interpénètrent en se glissant l’un vers l’autre à travers les failles de son écriture.
Les Complaintes se présentent comme un laboratoire poétique. La « Complainte de l’époux outragé » renoue, par le relais de la chanson populaire, avec les chansons de « maumariées » du moyen âge. On n’hésitera pas à la qualifier de chef-d’œuvre. D’autres complaintes de tonalité voisine renouvellent avec autant de bonheur les chansons de toile et d’histoire. Relisons La chanson du roi Renaud, merveille médiévale : Laforgue est là, avant l’heure. C’est en bonne partie grâce à cette profondeur historiale qu’un poète tenu pour secondaire parvient à subvertir la sentimentalité, et à redonner à la naïveté son plein de nouveauté. Les leitmotivs dévoyés de leur usage, les syncopes et les juxtapositions injustifiées altèrent la perception, la déréalise, la prive de ses références et la force à se situer face à une subjectivité démantelée, face au néant du moi et du monde.
Aux heures creuses, donc à toute heure, ses poèmes fredonnent, plutôt à voix basse, la platitude du quotidien, le vertige au coin des rues, l’horreur secrète de l’habituel ; ils plaisantent le désespoir qui lui aussi a ses tics. Ils se fracassent à tout propos contre un mur de velours. De son haut soleil dur, l’enfant Rimbaud les accompagne par ses chansons idiotes :
« Oisive jeunesse
A tout asservie.
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie… »
Cet on-ne-sait-quoi de murmuré dans l’aigu signale le registre du mineur. Et tant pis pour la connotation péjorative attachée à ce mot. La poésie en mineur, singulièrement chez Laforgue, atténue ce qui exténue. Il ne se contente pas de se tourner en dérision, de bouffonner au sujet de ce qui lui tient à cœur. Il va plus loin aussi que le ravaudage de poèmes anciens, que l’allégement du pathétique, que la gouaille métaphysique ou, à l’extrême, que son désir fou de diaphanéité (« Je n’aurai pas été dans les douces étoiles») Il bascule dans l’artifice, il s’oblige à la fabrication, il brise le naturel. Au bout du compte apparaît un personnage, un Pierrot qui nous donne la comédie du néant.
Il s’agit d’une rêverie de la déchirure spatio-temporelle par quoi la distance imagine la proximité, et l’absence la présence. Dans ses modulations brusquées, ses décalages rythmiques, Laforgue maintient sa rêverie en état d’alerte et la sauve d’une plate réalisation. Il semble pressentir que la phtisie l’emportera au galop. Sa poésie en mineur n’affiche pas de grandioses contraintes. Intime et pudique, elle se risque dans le simulacre qui distrait de l’émotion lourde à porter et plus lourde à partager, du moins ouvertement. Alors, dansons, sautons, cabriolons de travers, et surtout ne nous arrêtons pas, ne restons pas là, face à face, éperdus de douleur. Ce serait indécent. Et puis pour qui se prend-on, hein, « dernier des poètes » ?
T.S. Eliot, en sa très laforguienne « Chanson d’amour de J. Alfred Prufrock » :
« Aurait-ce été la peine, après tout,
Aurait-ce été la peine.
Après les cours, les rues arrosées, les couchants.
Après les romans, après les tasses de thé,
Après les jupes qui traînent sur le plancher
Et ceci, et tant d’autres choses ?
Impossible de dire juste ce que je veux dire ! »
Dans Les Complaintes, le paysage se découpe de plusieurs façons, comme autant d’images du monde. On y pressent un sujet qui cherche sa voie, explore l’espace, tente de lui donner des contours, d’y trouver sa place. Sans doute deux grands paysages dominent-ils le recueil. Le premier (on le qualifierait plus justement de décor) est un espace pensé : le paysage s’élargit en vision d’univers, appréhendé avec le recul d’un esprit méditatif. Ces décors gardent mémoire du séjour « dans le Cosmique » dont parle une lettre à Gustave Kahn évoquant un premier recueil avorté : Le Sanglot de la terre. Composés en « vers philo », espaces abstraits, espaces du retrait, ils manifestent un vide profond, le silence de la Création. Le second grand paysage est un espace vécu, sans la distance d’un sujet spectateur, sans ligne d’horizon où scruter un salut, sans ligne d’illusion où reporter une espérance : le moi y apparaît englué dans le réel, dans un excès de réel. L’un comme l’autre renvoient à une expérience de la déréliction. Ils sont deux manières de dire un même désarroi.
Chez Laforgue, le paysage se stylise en un cadre mental, organisé essentiellement autour de deux images, le soleil et la lune, suivant une opposition peut-être venue d’une lecture de Schopenhauer : « Lorsqu’on se représente, autant qu’il est possible de le faire d’une façon approximative, la somme de misère, de douleur et de souffrances de toute sorte que le soleil éclaire dans sa course, on accordera qu’il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n’ait pas plus de pouvoir sur la terre pour faire surgir le phénomène de la vie qu’il n’en a dans la lune, et qu’il serait préférable que la surface de la terre comme celle de la lune se trouvât encore à l’état de cristal glacé. » (Pensées et fragments). Le paysage symbolique de Laforgue condense ce discours du pessimisme. La lune, modèle triste, associe la pureté au renoncement. Dans la « Complainte de cette bonne Lune », elle refuse d’entrer dans la danse. Elle représente l’espace du nihiliste. Le soleil apparaît en des scènes récurrentes de couchants, mais sans splendeur. Le soleil a du mal à se lever dans Les Complaintes : il lui faut, dans la « Complainte des grands pins dans une villa abandonnée », bien lentement, percer des brumes. Rien du soleil rayonnant qui, en cette même année 1885 où paraît le recueil, se lève au dernier chapitre de Germinal, promesse soudaine de renaissance, de lendemains qui chantent, lors même que le roman était arrivé au plus profond de la nuit. Dans l’univers de Laforgue, le soleil n’en finit pas de se coucher, désignant un temps bloqué, sans avenir, une agonie continuée. Le sujet ne réussit pas à échapper à cette vision, qu’il organise. Piètre mécanisme de défense au bout du compte : par ce paysage intellectualisé, par cette rhétorique de l’espace, le sujet avoue la perte sans retour d’un rapport authentique au monde.
Le « Bon Breton, né sous les Tropiques », ainsi qu’il se définit dans les « Préludes autobiographiques », repère parfois l’itinéraire du rêve et, peut-être, du salut. Serait-ce dans le monde sous-marin, avec ce qu’il a de radicalement mystérieux pour un homme de la fin du XIXe siècle, objet d’affabulation comme dans Vingt mille lieues sous les mers qui enchanta peut-être l’adolescence de Laforgue ?
Ce monde sous-marin régi par « le spasme universel » assure la génération perpétuelle de la matière. La rêverie cosmique semble doublée d’une rêverie sexuelle, et de même que l’océan-aquarium est le lieu d’un enfantement surréel – témoin ces « bulles… enceintes… de gélatine bleuâtre contractées d’un même et perpétuel spasme diaphane » – de même l’immense fleuve chaotique de la voie lactée est la « Nébuleuse-mère, / Dont sortit le Soleil, notre père puissant ».
Cette image de l’invisible ressurgit à plusieurs reprises dans le recueil, et surtout dans les « Préludes autobiographiques » :
« Nuits sous-marines ! Pourpres forêts,
Torrents de frais, Bancs en gésines, Tout s’illumine ! »
Inattendue dans le mouvement du poème qui dit sur tous les tons le spleen, elle succède à un paysage d’apocalypse : « Le soleil mort, tout nous abandonne », « La terre, si bonne, / S’en va ». La voix de ce prophète de malheur se transforme et le langage de l’ailleurs revient, enclenché par l’image du monde sous-marin. On dirait, bousculade d’images, un palimpseste rimbaldien, signé par le dernier mot de la strophe : « Tout s’illumine ». Le monde se colore soudainement : « Pourpres forêts ». La pulsion de vie succède à la pulsion de mort. Le poème place l’univers sous les auspices d’un recommencement qui conduit de la nuit, premier mot de la strophe, à l’illumination, son dernier mot, en un véritable lux fiat. Le soleil mort renaît. Voilà retournée l’habituelle scène morose des couchants.
Pareilles rêveries sont aussi ponctuelles que vives, et guettées par les réveils. Les entours des paysages oniriques en accusent la fragilité et l’inefficacité. La poésie des illuminations chez Laforgue est de l’ordre de la parenthèse. Relisons la « Complainte d’une convalescence en mai » : par son titre et sa place (vers la fin du recueil, avant le discours du Sage de Paris), ne laisse-t-elle pas attendre une issue, un remède salutaire ? Et voici qu’au spleen du moi reclus dans sa chambre succède le désir d’un départ vers un là-bas exotique :
« Deux ou trois spleens locaux. – Ah ! pitié, voyager
Du moins, pendant un an ou deux à l’étranger… Plonger mon front dans l’eau des mers, aux matinées Torrides, m’en aller à petites journées,
Compter les clochers, puis m’asseoir, ayant très chaud, Aveuglé des maisons peintes au lait de chaux…
Dans les Indes du Rêve aux pacifiques Ganges,
Que j’en ai des comptoirs, des hamacs de rechange ! »[3]
Le poème doit préserver l’intégrité des possibles. L’univers s’offre au regard mobile d’un sujet dont la parole ne se laisse pas enfermer dans la forme rigide des distiques d’alexandrins : elle efface nombre de césures, déborde la frontière du vers (aux matinées/ Torrides), enjambe d’une strophe à l’autre (m’en aller à petites journées, / Compter les clochers). De surcroît, le moi trouve place au sein de ce paysage, il y éprouve d’intenses sensations : « ayant très chaud », « aveuglé ». La vivacité de la vision l’arrache à la fadeur des utopies. Pourtant des points de suspension trahissent déjà l’élan cassé de l’imaginaire. Le convalescent se regarde rêver : « Que j’en ai des comptoirs, des hamacs de rechange ! » Au lieu de souscrire à la vision, il en énonce, goguenard, la recette. Les points de suspension s’amplifient alors en tiret, signe de la coupure, moment du réveil. Le moi regagne sa chambre :
« – Voici l’œuf à la coque et la lampe du soir.
Convalescence bien folle, comme on peut voir. »[4]
Après la lumière aveuglante, le poème fait retour dans le monde des ombres : « la lampe du soir ». Les rêveries de Laforgue sont à durée limitée. Quelques syllabes, et puis s’en vont. Ainsi l’extraordinaire illumination qui avait suivi le paysage d’apocalypse dans la « Complainte de l’automne monotone » a-t-elle été censurée sur épreuves par le poète qui ajouta deux strophes, précédées du tiret destructeur : « – Allons, fumons une pipette de tabac»… Que l’on songe à la résonance de cette complainte, si elle se fût effectivement achevée sur les mots « Tout s’illumine » ! Le rêveur préfère rire de ses visions.
La poésie de la modernité est dans cette diction de rhapsode brocanteur, qui la rend barbare. En jouant de l’orgue de Barbarie, le poète donne un singulier vêtement au monde de l’ennui. Regardons la « Complainte de l’ange incurable ». Derrière le paysage du spleen qui dit la plainte de l’ange, en recourant à une rhétorique éprouvée (on y reconnaît le motif du ubi sunt ?), apparaît un autre espace, déconcertant et piquant la curiosité, battu par des rames, traversé par des gants :
« Où vont les gants d’avril, et les rames d’antan ? L’âme des hérons fous sanglote sur l’étang. »[5]
La strophe brise les enchaînements. On dirait plutôt que le distique avance par échos : les gants–l’étang, rames–l’âme, Où vont les–hérons fous [« une langue enfilant au petit bonheur des consonances imprévues », dit Laforgue dans son propre compte rendu des Complaintes]. Il en résulte des associations incongrues.
Le paysage ne sert plus alors, ou plus seulement, à donner des contours à la plainte. Il sert une esthétique de la surprise. Sublimées, les images du spleen, en un plaisir du verbe qui donne au poème une allure ludique. Là où l’écrivain classique (nommons-le nonchalamment ainsi) s’emploie à produire des formes symboliques d’où jaillit la signifiance, Laforgue cultive une écriture qui sabote l’intention du poème : c’est sa modernité.
Tels sont donc les paysages des Complaintes qui coexistent tout le long du recueil, se condensent parfois en un même poème : des paysages vides qui vibrent du silence de la création, désignent un monde insensé ; des paysages fragmentés qui reflètent le sujet perdu dans cet univers sans point d’appui ; mais du même coup, collant ces morceaux, renonçant à tout point de vue en surplomb serti dans des vers philo., ce même sujet crée un espace inouï. Il ne s’agit plus alors, médiocre programme, de redire poétiquement ce que Schopenhauer et Hartmann ont formulé philosophiquement. La source du désarroi devient une ressource esthétique. L’apocalypse, fragmentation et désintégration du monde où nous sommes riants de nous voir reflétés dans ces fragments quelque peu risibles, devient la chance de la poésie. Laforgue esquissant, pour nous, le sourire de l’abîme.
Guillaume Dreidemie
[1] Laforgue, Complaintes, Le Livre de Poche, p. 151.
[2] Ibid., p.76.
[3] Ibid., p. 118.
[4] Ibid.., p. 120.
[5] Ibid., p. 89.
