INSOMNIA
Y a pas plus beaux paysages au monde que ceux des pays en guerre. Regardez cette montagne, de l’autre côté de la vallée. Le soleil se lève derrière elle, et l’ombre qui la couvre comme un drap noir se retire doucement, comme un tableau qu’on dévoile. Au sommet on voit bien quelques touches de neige comme des petits nuages de coton égarés, mais c’est la roche anthracite qui domine. Elle est massive, acérée, elle menace.
Insomnia… Dementia… folie de l’humanité, férocité, dureté, et cruauté.
L’homme est devenu un loup pour l’homme, un tireur d’élite, mercenaire, qui se bat avec son contingent contre des rebelles, dans un pays de bataille et de rocaille, d’affliction et de désolation.
Un homme dont le métier est d’éliminer, de viser et de tuer ; un homme payé pour se débarrasser, tout simplement.
Je suis employé par une société militaire privée qui intervient sur des zones de conflits partout dans le monde. Notre business, sur le papier, c’est d’apporter au client notre expertise du terrain, et des solutions de sécurité pour protéger ses intérêts industriels, financiers, politiques, ou les trois à la fois. On travaille aussi bien pour des multinationales que pour des États, mais on a zéro rapport avec les armées des pays où on débarque. On est autonomes, on rend de comptes à personne. Peu importent les moyens de réussir les missions qui nous ont été confiées, pourvu qu’on atteigne l’objectif. Si on nous demande de protéger une seule vie, on a carte blanche pour en tuer cent autres.
Des deux côtés de la vallée, les factions prennent position, rebelles contre mercenaires, et au milieu s’écoule la vie du village.
Le récit donne voix au tireur embusqué de l’unité ; celui-ci, dopé comme tous ses compagnons, expérimente aussi une nouvelle formule qui lui permet de tenir des jours sans sommeil ; en état de veille perpétuelle, l’homme observe, surveille et agit quand il le faut.
Ma croix de visée le lâche pas d’un centimètre, elle est arrimée à sa tête qui explose soudain comme une pastèque. Une moitié de son visage reste bizarrement intacte tandis que l’autre pend sur son épaule, et pendant une demi-seconde je trouve ça magnifique, avant que le type bascule et s’effondre sur le corps de son chef. Je l’ai eu, je dis simplement dans le micro. Derrière la voix de mon capitaine, j’entends que ça crie et que ça siffle de plus belle, comme une équipe de foot qu’aurait ramené la coupe à la maison.
Dans ce face à face avec la brutalité, il y a quelque chose de primitif, l’humain ramené à ses pulsions primaires, gorgé de testostérone ; tuer, éliminer, effacer. Non pas pour assurer sa survie, mais parce que c’est sa mission, son gagne-pain, sa vie.
Éradiquer les rebelles comme des rats qui grouillent dans les galeries de la montagne, le vocabulaire étant d’ailleurs emprunté à ces animaux, parasites, nuisibles, odieux.
Les rats ont ramassé les corps et les ont emmenés dans leur trou, je préfère pas savoir ce qu’ils en ont fait.
Et puis, face à la bestialité qui se répand comme une pestilence, qui répond à la démence des hommes devenus torves, devenus fous, il y a soudain la beauté de la nature préservée, un instant de grâce, un aigle, tel que le chantait Nilda Fernandez
Quand on se dit peut-être
Ce que l’on voudrait être
Juste au-dessus des règles
Quand on se dit qu’on peut être…
Un aigle, planant, dans le vent, un aigle, se laissant porter, caresser, soulever…
[…] tout ce que je ressens c’est ce voyage dans la peau de mon aigle, sa puissance sereine, cette vallée qu’est pour nous qu’un matelas de coton sur lequel nos ailes prennent appui à chaque battement.
Mais même la beauté explose…
Le viseur… bang… la balle qui atteint sa cible… bang… l’homme qui tombe… l’oiseau qui tombe… Est-ce donc cela que l’humanité ? La chute de l’homme, sans cesse ! L’homme s’élève et puis il tombe, dans la bestialité, dans la banalité de la brutalité, horreur et tremblements !
Est-ce donc cela que l’Homme ? Un homme qui tombe…
On est quand même peu de chose.
L’homme peut performer, ses nuits sans sommeil, ses sens en éveil, à la fin il n’en demeure pas moins qu’une machine déconnectée de son humanité, une machine télécommandée pour tuer, programmée pour exécuter les ordres et les gens, même combat !
Cependant, dans ce désert sans émotion, cette zone frontière sans sensation, l’aigle offre un coin de ciel bleu, une note d’espoir, un chant dissonant avec la violence environnante… jusqu’à la chute !
L’aigle est plus qu’à quelques mètres de son nid quand un coup sec claque dans l’air. Une gerbe de plumes jaillit […] Les derniers rayons de soleil qui caressaient les cimes s’éteignent, je sens mon cœur qui s’arrache à ma poitrine.
Après, il ne reste rien qu’une humanité… sans chant, sans beauté… une humanité déconnectée, dévoyée… et au milieu s’écoule… le temps ; et la nuit vient.
[…] ma tête s’éclate sur le sol. La nuit tombe. Enfin.
Ce récit interroge nos sociétés, notre humanité, notre bestialité, la course à la performance, l’errance…
Il pose des mots sur ce que l’on ne dit plus, des questions en embuscade sur ce qui est tu.
Que reste-t-il de nous ?
Dans ce monde sans sommeil, les mots et les maux de l’homme, comme un éveil de nos consciences, quelques instants avant la nuit… un ultimatum, en somme ! Et puis…
Il restera de nous…
Insomnia
Dementia
Consequentia
BRUNEAU Olivier, Insomnia, Éditions Le Tripode, parution le 2 avril 2026, 128 pages, 9,00 €.
https://le-tripode.net/livre/olivier-bruneau/meteore/insomnia
© CHARLOTTE LEBECQ