LA MAIN GAUCHE : MÉTAPHORE DE LA MARGINALISATION ET DE LA LIBÉRATION

Robert Crumb, 1993

Un peu maladroite, subalterne, indisciplinée — on a appris à la cacher, à la corriger, à la redresser, si bien qu’on l’accuse parfois de nous contraindre dans les gestes du quotidien. Et pourtant, la main gauche est celle du cœur et de la sensibilité. Celle qui écrit à rebours, refuse le modèle imposé et trace d’autres lignes de fuite. Elle s’impose dans les moments où l’on se sent le plus étranger à soi-même. Mais me diriez-vous, jusqu’ici, les plus grands artistes et écrivains n’ont pas réalisé leurs chefs-d’œuvre de la main gauche. Cependant, la vérité est que l’image de la main ne sert que de métaphore destinée à conduire l’esprit vers le cœur du propos : il arrive que la nécessité d’une écriture déviante pour refléter une réalité opprimée s’impose. On brûle alors d’envie de dire les choses que l’on pense, car il ne s’agit pas seulement d’observer son existence depuis le rez-de-chaussée de sa pensée, mais aussi de s’insurger contre l’actualité de son époque. Alors, comme la main dominée, on s’inscrit en un acte de présence dans l’injustice cruelle du monde. Mais ne suffit-il pas d’être technicien du langage, potier des couleurs et des formes ou encore de capturer le présent, pour gauchir hors de la ligne droite ? C’est là qu’un dilemme naît au cœur de la création : quelle technique utiliser pour marquer le présent, sans se laisser tordre par les contraintes et les conventions ? Comment l’artiste, en habitant et en transformant les règles, peut-il faire de la déconstruction une ligne de conduite qui s’affranchit du modèle dominant ?

 

LA MAIN GAUCHE : LIEU DE LA SUBVERSION ÉTHIQUE ET DE LA DIFFÉRENCE

Cette main indocile est l’emblème de l’artiste qui refuse de se plier à la logique du monde. Elle symbolise la dissidence des sensibilités minorées — femmes, colonisés, poètes maudits. Combien d’artistes ont fait de leur corps un temple de la douleur sociale et de l’affirmation identitaire ? Le corps devient alors le lieu où s’inscrit la tension entre domination et liberté. Kafka porte cette tension à travers des métaphores corporelles, plaçant l’individu au centre de la société comme une statuette soumise à la contrainte de vivre banalement, prisonnière des codes familiaux et sociaux. Dans La Métamorphose [i], cette tension atteint une intensité tragique : le corps de Gregor Samsa se transforme en insecte, image radicale de l’exclusion. « Cette grave blessure, dont Gregor souffrit plus d’un mois – personne n’osant enlever la pomme, elle resta comme un visible souvenir, fichée dans sa chair – parut rappeler, même à son père, qu’en dépit de la forme affligeante et répugnante qu’il avait à présent, Gregor était un membre de la famille, qu’on n’avait pas le droit de le traiter en ennemi et qu’au contraire le devoir familial imposait qu’à son égard on ravalât toute aversion et l’on s’armât de patience, rien que de patience », écrit Kafka. Cette blessure, inscrite dans la chair même, devient le signe de la condition humaine : vivre dans un monde qui réduit parfois l’individu à l’inutile, tout en rappelant que la souffrance demeure une preuve d’appartenance — à la famille, à la communauté, à la vie. En refusant l’étiquette de son inutilité, Gregor devient le miroir de l’artiste déviant : celui que la société rejette, mais dont la marginalité dévoile les vérités humaines. L’écriture déviante naît souvent de cette position « d’autre », de celui qui, placé en marge, observe la norme depuis ses formes droites. C’est une écriture qui fait de la déviation un lieu éthique. Écrire de la main gauche, c’est accepter de gauchir, de trébucher, d’inventer une autre gestuelle du sens : là où la main droite obéit, la gauche invente. L’acte d’écrire devient ainsi un geste d’incarnation.

La main gauche ne s’insurge pas contre la perfection : elle réclame l’authenticité, et pour y accéder il faut d’abord la maîtriser pour arriver à se libérer. C’est alors que Samuel Beckett écrit dans Trois dialogues [ii] : « L’expression du fait qu’il n’y a rien à exprimer, rien avec quoi exprimer, rien à partir de quoi exprimer, aucun pouvoir d’exprimer, aucun désir d’exprimer et, tout à la fois, l’obligation d’exprimer. » Le rejet des critères esthétiques préexistants permet ainsi de réinventer l’expression habituelle de l’expérience humaine du temps dans toute sa densité.

 

L’ÉCRITURE DÉVIANTE COMME ACTE DE LIBÉRATION ET DE RÉSISTANCE.

L’histoire de la création artistique est traversée par des mouvements qui, chacun à leur manière, ont refusé la norme pour en faire une esthétique de l’écart. Des surréalistes aux poètes de la négritude, des écrivaines féministes aux auteurs postcoloniaux se rejoignent sur un même point : l’acte de gauchir est un mouvement libérateur. Il engage l’artiste dans un mouvement de résistance à tout ce qui, dans la société, cherche à réduire, domestiquer, invisibiliser. L’artiste devient alors l’allié des dominés, des voix muettes, de celles et ceux dont l’histoire a guillotiné l’avenir. L’écriture déviante est donc une forme de libération, non seulement pour celui ou celle qui crée — qui renverse les hiérarchies, se délivre des oppressions intérieures — mais aussi pour ceux qui lisent, en rendant visibles les blessures, les tensions, les réalités occultées, cette écriture dénonce les injustices et ouvre des espaces où les identités marginalisées peuvent se dire autrement : j’existe en dehors de la réalité définie, mais au-dedans d’un tiers-espace.

Dans la pièce Chemin de Fer de Julien Mabiala Bissila, l’imagination de l’auteur érige un territoire où les corps noirs racontent la guerre civile au Congo, dans un contexte où la matière première est élevée au rang de pierre philosophale, transformant les corps de sang en cobalt, en diamant. Ici, le corps-mémoire incarne à la fois la résistance et la douleur : il devient le seul document fiable, capable de témoigner et servir de preuve dans l’histoire.

 

Écrire de la main gauche, c’est accepter de traverser l’écart de mille manières — dans l’inconfort et l’indiscipline. Le geste déviant affirme une vérité fondamentale, car c’est donner du poids à ce qui fut soulevé, ignoré.

 

 

[i] Traduction de Bernard Lortholary, Édition de référence Librio, Flammarion 1998 : Franz Kafka La Métamorphose p.80

 

[ii] Samuel Beckett, Trois dialogues traduit de l’anglais en partie par l’auteur, en partie par Edith Fournier, Paris, Les Éditions de Minuit 1998, p.14, Titre original Three Dialogues 1re parution dans Transition Forty-Nine, 5, Paris, décembre 1949

 

@Ladouce.Y1

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