Muriel Carminati nous raconte le temps qui s’oublie, s’efface et ronge. Le temps passé et celui qui reste, devenu un presque rien pourtant précieux. Quand le temps se raréfie, chaque mot compte.
S’appropriant la forme classique des poèmes japonais, elle compose plusieurs dizaines de tankas répertoriés en sept chapitres thématiques qui s’ouvrent sur une illustration en noir et blanc, sans âge. Un tanka est constitué de cinq vers courts. Aussi, par son rythme, le recueil s’apparente à la respiration tantôt active, tantôt lente, voire coupée. Aphone. La voix se fait régulière, sectionnée néanmoins par des espaces creux comme des silences de réflexion. Des trous dans la mémoire qui se disperse en souvenirs vagabonds.
« Le ronronnement
du bateau durant la nuit
me fait souvenir
du chat qui accompagnait
ma vie quand j’étais chez moi »[1]
Sur les pages striées par le grain du papier, s’écrivent la solitude et la joie des acquis, l’isolement et le plaisir de la distance avec ce monde qui s’éparpille. Sur ces peaux immaculées et texturées de papier se dessinent ce quatrième âge, sa vulnérabilité, sa résistance et sa force. Quatre âges comme les couches qui forment le vermeil, matériau en argent recouvert d’or. Superposition des métaux qui le rendent précieux. Superposition des expériences qui le rendent sage. Vermeil, de ce rouge profond qui colore la carnation, couleur passionnée, nerveuse, théâtrale. Vivante est la plume de l’auteure qui rédige les flux qui viennent et se retirent. Les jeunes, les vieux, les générations se croisent et se toisent, dialoguent entre ses mots. La vie qui toujours les fredonne.
« Se croire immortel
penser qu’on se joue du temps
un jour découvrir
momie son acteur fétiche
c’est alors la débandage »[2]
La croyance, qui comme l’estime, se disloque. Confier son vieux aux professionnels et ainsi faire confiance aux pronostics d’inconnus, substituer les liens familiaux aux avis médicaux. Effacer le cœur à mesure que le corps disparait.
L’encre de l’écriture emprunte aux fluides ses mouvements lancinants. Nourrie d’une vitalité à l’image de la sève qui monte dans le corps rigide du vieil arbre, elle trace les contours des branches rompues. Redonne corps. Redessine les espoirs perdus.
La forme brève permet d’établir une pluralité de nuances et de saisir des instants, à leur tour, brefs. De photographier un moment comme un cliché d’antan et de le transcrire en mots. Le rendre immortel, lui offrir une matérialité, une réalité ; elle qui aurait tendance à s’échapper sous le regard du concerné.
« Dans l’arbre de vie
nous ne pouvons plus grimper
et nous le voyons
le temps discret écureuil
qui grignote l’existence »[3]
L’humour dans la rédaction devient ce geste tendre. Une caresse sur une chair fatiguée, enveloppe du cœur oublié, laissée dans un espace cloisonné sur lequel un numéro de chambre se fait nom, tel un bout de pain à la croute molle que l’on laisse dessécher sur le coin de la table avant de le mettre au compost.
« Le temps de vieillir
en paix et en dignité
on nous l’a volé
actifs citrons pressurés
et un beau jour dépotoir »[4]
La langue est organique et chaude et se fait le miroir du quatrième âge. Sous une forme poétique, la réalité transparait. Le recueil est ce regard, critique et sincère, qui observe la rudesse d’un monde en défaite, un monde qui cherche son utilité.
Muriel Carminati écrit les temps passés qui ne se rattrapent pas, les temps perdus qui ne se retrouvent pas, les temps heureux qui ne se racontent plus, les temps présents qui ne se vivent plus.
« Je ferme les yeux
dans la brise de l’été
je ferme les yeux
et me consacrant au vent
j’oublie mes rêves brisés »[5]
L’intérêt de la mémoire qui prend la fuite, repose peut-être cet oubli des rêves brisés.
L’Âge vermeil, Muriel Carminati. Éditions Tarmac. 52 pages. 15 Euros.
Date de publication : 28 janvier 2026
©David VALENTIN
[1] CARMINATI Muriel, L’Âge vermeil. Éditions Tarmac. Page 24
[2] Ibid. page 25
[3] Ibid. page 25
[4] Ibid. page 28
[5] Ibid. page 10