L’OFFRANDE MINÉRALE : LITTÉRATURE ET MINÉRALOGIE

Photo de l’auteur, mars 2026 : agate polyédrique (Brésil).

L’OFFRANDE MINÉRALE

LITTÉRATURE ET MINÉRALOGIE

L’École des Arts Joailliersan Cleef & Arpels de Paris offre une exposition unissant la littérature, en la personne de Roger Caillois (1913-1978), essayiste, poète, sociologue, et le monde minéral, représenté par sa collection, cultivée tout au long de nombreuses années de visites, de rencontres. Cette dernière a été acquise par le MNHN. Sur les mille pièces qu’il a réunies, nous en admirons deux cents, d’après le petit catalogue remis aux visiteurs. Le jour de notre visite, toutes et tous sont ressortis enthousiastes. L’opuscule signale que « les pierres offrirent à l’écrivain un idéal qui dépassait la simple esthétique (…) ». Nous tentons de comprendre le lien entre cet homme et ses pierres.

D’ailleurs qu’est-ce qu’une « pierre » ? Les adjectifs qualificatifs la désignant sont nombreux. De « plate » à « précieuse » un nombre considérable de formes, de couleurs, de duretés s’expose. Francis Ponge avait déjà interrogé cette apparence solide multiple dans Le Galet (dans Le Parti pris des choses) en avançant que « dans la nature, la pierre est en réalité la seule chose qui y meure constamment » [1]. Nous verrons plus loin le sens donné à ce verbe, renvoyant à un registre tragique. Le collectionneur, quant à lui, n’adhère pas à ce cycle courant de la destruction. Il se place en posture de sauveur, de messie pour ainsi dire, d’une pièce qu’il juge assez belle ou importante pour s’en emparer.

D’emblée il se saisit de ce morceau de roche cristallin, qui fut arraché à sa matrice initiale, parce qu’il affirme une beauté inimitable, inattendue, inconcevable pour nos créations, qui nous dépasse. La pierre naturelle est inhumaine ! Elle représente le temps ! Elle est le temps ! Qui n’est pas fasciné de tenir entre ses doigts un petit poids brun ou vert, vieux de milliards d’années, ramassé sur une côte bretonne ou en Écosse ? Qui ne voyage pas dans l’espace intersidéral en tournant entre ses doigts, aux empreintes arrondies, une tectite ayant franchi les barrières spatiales ? Cette rondeur noire ou ferrique aux figures de Widmanstätten t’appartient ; es-tu un dieu ? Que disent les mythes, tant étudiés par Caillois, à ce sujet ?

Cependant, et ce probablement depuis les premiers Hominidés, le minéral nous a accompagnés tout au long de nos périples séculaires, de nos errances nomades, de nos premiers échanges, avant l’arrivée de ce mauvais argent en papier, ou dématérialisé – qui doit donc être débaptisé de son nom originel. Sous des formes fragmentées, il en a été le témoin, l’indicateur, le révélateur, c’est-à-dire un langage muet. L’oxymore ne participe pas seulement ici d’un plaisir rhétorique, il se veut en effet le signe absolu du fait que ce monde « immobile » (Ponge) qu’est une agate, par exemple, déclenche immédiatement l’affect, incarné ensuite par le discours. Breton, à Saint-Cirq-Lapopie, passait son temps à les recueillir au bas du village perché, près de la rivière.

Ainsi l’exposition montre-t-elle quelques-uns des trésors, pour rester prosaïque, accumulés par Caillois ; on aimerait tant les voir tous ici rassemblés ! Le choix d’une pierre te représente, semble-t-il nous dire. Si tu l’as choisie, c’est parce que tu t’es choisi aussi, car tu souffres de n’être que le fil de l’épée et non sa matière elle-même, comme le suggère son incroyable épée d’académicien. Tu heurtes ta finitude à la grande porte de l’éternité de silice bleue, rouge, jaune, verte, c’est-à-dire « la mer allée avec le soleil » selon Rimbaud. Celle-ci et celui-là qui se retrouvent figés dans une minéralisation spécifique, intrigante, source du songe que Bachelard naguère aurait pu analyser.

Dans le recueil Pierres anagogiques [2], le philosophe relate souvent de manière scientifique la création d’un minéral, sa composition, mais au cours des pages la comparaison, la métaphore l’emportent : « La pyramide est aiguë, perçante, agressive, une arme à coup sûr redoutable. » [3], écrit-il à propos d’une agate bleue. Les commentateurs avisés parleront alors de « poésie ». Or, au-delà des habiletés rhétoriques incontestables de sa part, il convient de ne pas négliger une méfiance qu’il a éprouvée envers cette démarche : « Je ne m’interroge pas si naïvement qu’il paraît sur les simulacres des pierres. Les images sont feintes, mais les questions qu’elles font naître entraînent des spéculations qu’aucune autre démarche de l’esprit n’eût provoquées. » [4]Cette sentence nous explique le lien spirituel discursif permanent que Caillois entretiendra avec ses pierres, tout au long de son existence.

Une photo [5], datée de 1978, le montre posant à côté de ses étagères et de ses vitrines saturées par ces témoignages d’un monde chtonien, issus de la patience du temps. Mais l’esprit de ces lentes créations nous échappe. Vous voyez : nous écrivons à propos de minéraux. Quelle illusion ! Vous me permettrez de penser avec notre fin collectionneur, et avec bien d’autres qui liront ces lignes, que ce sont eux, les minéraux, qui discutent de notre monde, avec nous comme yeux tendus pour mieux les écouter, si possible. Nous sommes les muets, malgré tout notre verbiage. Nous sommes dans une vanité linguistique constante les concernant !

Observons encore ce cliché : il leur tourne le dos, en regardant bien droit l’objectif, chapeau à la main. Il pense peut-être aussi à Dürer, à Pline, à ce Charles de Bouelles assénant, en 1510, que « l’acédie » des doctes membres des abbayes de son temps les « rend absolument » semblables « aux minéraux » [6], c’est-à-dire tristes, mélancoliques. Car la mort nous détruit mais la pierre, elle, si indifférente, n’est pas « triste » parce qu’elle se métamorphose sans cesse, du macrocosme au microcosme en une instance volage de l’Univers, en une chair de chaque planète où qu’elle se trouve. Elle a trouvé le secret de sa propre reconduction. Caillois n’en doute pas, mais son visage fermé paraît suggérer la déception de la chair meuble, devenant néant id est se refusant au vivant absolu, transcendant toutes les limites.

L’enseignement de ce grand penseur du jeu, révélant l’intime de notre personne, relève donc du refus d’imposer au monde naturel notre pesante présence. Combien de fois ne s’est-il pas échappé par le pouvoir du rêve dans d’autres lieux, connus de lui seul, inspiré par les fantastiques figures des agates, des pierres paysagères, des grès aux ondulations dues à d’invisibles ondines. Et l’éternité se rangea dans sa vitrine…En une délicate offrande minérale.

 

© OLIVIER MATHIAN

 

Note : Les deux photographies ont été prises lors de l’exposition citée en ouverture.

 

[1] Op. cité, Pléiade/Gallimard, p. 53, Paris, 1999

[2] Édité par Gallimard/École des Arts Joailliers, Paris, 2025

[3] Op. cité, p. 92

[4] Id., p. 184

[5] Id., p. 316

[6] Id., p. 254

Photo de l’auteur : pierre paésine (Calcaire, Toscane)

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