Épisode 18 : La troisième mère
Je ne suis pas très thé, mais je n’allais pas faire le difficile.
— J’avais huit ans, commença-t-il, mais je me souviens de tout.
Huit ans comme moi.
Il parlait en phrases courtes et sèches tout en versant l’eau d’une vieille bouilloire en métal branchée derrière le comptoir. Une théière en grès fumait. Il ajouta des feuilles de menthe, du thé noir et une quantité incroyable de sucre.
Nous nous étions installés dans un espace délimité par des jardinières, garni de quelques fauteuils de cars autour d’une planche ronde posée sur deux pneus de tracteur.
— La femme que vous avez vue entrer est ma mère. À l’époque, elle était tout le temps sur les routes avec son frère pour récupérer des métaux ou les revendre. Elle allait partout. Une négociatrice redoutable !
Le thé infusait pendant qu’il sortait des verres hauts et des coupelles.
— Ma tante, Burcu, nous gardait. Nous jouions souvent dans le hangar avec ma petite sœur. Gülengül, elle s’appelait. Ça veut dire « la fleur qui sourit ».
Un jour, je ne sais pas ce que faisait Gülengül, moi, je creusais des tunnels où faire rouler mes billes. Et puis d’un coup j’ai entendu un cri, j’ai levé la tête. Un inconnu traînait ma sœur vers sa voiture. Ma tante a surgi, a appelé « Gülengül ? » Je suis resté bouche bée, mes billes à la main, sans comprendre. Quand elle s’est précipitée vers la voiture, c’était trop tard. Gülengül n’était plus là. Burcu est revenue, les cheveux en désordre, je ne l’avais jamais vue comme ça, elle qui tirait chaque matin son chignon à la perfection. Elle avait couru. Au même moment, la camionnette de ma mère se garait et ma tante lui a dit, je m’en souviendrai toujours « La Dauphine bleue, c’est elle qui l’a emportée. »
Avec un geste maîtrisé, il versa le liquide jaune-vert dans ma tasse, de très haut, sans une goutte à côté.
— Ma mère et mon oncle sont repartis en trombe. Burcu, à côté de moi, serrait les poings. Le reste, je ne l’ai pas vu, ils me l’ont raconté.
Il leva les yeux sur moi.
— Ma mère ne vous dira rien, c’est trop dur pour elle. En plus, elle voit en vous le salaud qui l’a enlevée…
Le thé me parut amer.
— La cavale a duré deux jours. Mon oncle m’a tout détaillé. Comment ils l’ont perdu et retrouvé presque par hasard. Ils l’ont rattrapé loin d’ici, à quelques kilomètres avant la ville. Sa Dauphine bleue garée sur le bas-côté, il s’appuyait contre la portière, les yeux dans le vague, la petite à l’intérieur. Elle était tout affaiblie, il ne lui avait même pas donné à manger, ce porc. Et elle était toute sale.
Cette révélation me fouetta comme une gifle. Un coin du voile se levait.
— Ma mère s’est précipitée et a sorti l’enfant, elle l’a embrassée, malgré la crasse, et…
Sa bouche se plissa.
— « Ce n’est pas Gülengül », a-t-elle dit à mon oncle.
Cette mère n’avait pas eu de doute. La poursuite avait peut-être évité à son esprit de gamberger comme celui de Mathilde au point de battre la campagne.
— Ça ne l’a pas empêchée de serrer la petite dans ses bras et de la consoler. Mon oncle ne comprenait pas comment c’était possible que ce ne soit pas elle. Et surtout, il voulait savoir où était sa nièce. Ils ont fouillé la voiture, retourné les sièges, regardé dans le coffre, mais ma sœur n’y était pas.
Plus je l’écoutais, moins je savais à quoi me raccrocher. L’homme me fixa.
— Qui sait ce que le salaud a fait pendant deux jours ? Quand il a vu que quelqu’un le suivait, il a peut-être laissé Gülengül quelque part sur la route. Allez deviner ce qui se passait dans sa tête. Et il a pris une autre gamine avec lui. On ne sait pas.
Nous restâmes un instant chacun dans nos pensées. Lui, sans doute en train d’imaginer ce qui avait pu arriver à sa sœur, et moi réalisant peu à peu que cette petite fille ne pouvait être que celle de Mathilde.
— Ce qui est sûr, c’est que mon oncle a essayé de le faire parler, ajouta-t-il en me jetant un regard en coin.
Mes yeux fuirent les siens tandis qu’il continuait.
— … mais il répétait un matricule militaire, impossible d’en tirer quoi que ce soit. Il a même réussi à s’échapper, salement amoché, et il est parti tout seul dans les bois. On a appris plus tard qu’un type avait été retrouvé mort sur la départementale, écrasé par une voiture. Le conducteur avait dit « il s’est jeté sous mes roues ». C’était dans le journal. Mon oncle a tout de suite pensé que c’était lui, la description concordait. Mais ça, c’était après. Sur le moment, il fallait s’occuper de cette gamine sortie de nulle part.
Le frère de Gülengül se montrait de plus en plus loquace, comme s’il pouvait enfin évacuer cette histoire.
— Mes parents ne savaient pas d’où elle venait et voulaient la rendre à sa famille. Comme mon oncle et ma mère n’étaient pas très bien vus par la police, vous comprenez, à l’époque, ils disaient qu’on était des voleurs, et ça n’a pas beaucoup changé, enfin, bref, ils ont préféré ne pas faire de vagues, alors ils ont décidé de la déposer devant le couvent près de la ville où ils l’avaient retrouvée.
Mes incertitudes s’effacèrent : Simone deux était bien la fille de Mathilde et Fabrice. Elle avait été ramenée par les Yilmaz aux religieuses puis à Mathilde.
Mais, traumatisée, la petite ne répondait plus à son prénom ni à sa mère qui avait même douté de leur lien du sang.
Jusqu’à ce que le juge la reprenne et en emmène une autre, Simone un. Cette enfant, élevée ensuite par Mathilde, n’était pas sa vraie fille, mais celle de la femme « à la robe colorée » comme disait Jean. Une enfant nommée « la fleur qui sourit ».
Comment était-ce possible ?
— Ma mère a eu d’autres enfants, j’ai deux sœurs. Elle répétait : « J’ai aussi été la mère d’une petite pendant un jour ». Elle a toujours un trou dans le cœur et il s’appelle Gülengül.
Un élément essentiel m’échappait.
*
Tout ça ne donna rien. Ou si peu : je ne savais toujours pas où était Simone deux. Ni ce qui s’était vraiment passé dans cette Dauphine. Mes vacances se terminèrent, j’abandonnai mon QG dans le garage d’Yvonne et dus retourner au travail, le cœur lourd.
La reprise fut difficile. En deux semaines, j’avais appris pourquoi mon grand-père, grand résistant, avait refusé les médailles, compris que ma grand-mère avait toujours su qu’il était l’étrangleur (ça, ça fait mal), qu’elle l’avait vu perdre pied au fil des nuits et avait porté ce secret sans rien dire, et que ma mère avait failli faire de même. Je savais surtout que Simone un, la fille officielle de Mathilde, était en réalité celle des Yilmaz, qu’elle s’appelait Gülengül, et qu’on l’avait enterrée sous une dalle mal nommée. Quant à Simone deux, elle errait quelque part sur Terre.
Damien, le frère de Simone deux, avait bien pris les choses. Étienne, son aîné avait interrompu son tour du monde pour rentrer et le troisième, Didier, avait délaissé quelques jours sa start-up. Tous les trois étaient allés voir madame Yilmaz pour lui proposer, les yeux baissés, de changer le nom sur la dalle.
C’était inutile, leur avait-elle répondu avec la dignité des morts-vivants qui survivent à leurs enfants : elle portait la stèle en elle, gravée du vrai nom de sa petite fille aimée. Mais son frère, l’oncle qui avait « essayé de faire parler » mon grand-père, avait dit oui.
Jean, le gardien s’était gratté la tête et avait renvoyé la demande au conservateur, qui lui-même en avait avisé le préfet. L’affaire était grave, usurpation d’identité, et surtout, il faudrait prononcer des excuses officielles pour soustraction d’un enfant à sa mère par l’autorité administrative. On leur dit que tout ça prendrait du temps.
La famille de Damien n’attendait rien, ne réclamait rien, juste le changement de nom : leur sœur aînée était comme ressuscitée, que vouloir de plus ? Les trois frères se demandaient surtout comment la retrouver.
Ce n’était plus mon affaire. J’étais de trop, sali par ces révélations qui me roulaient dans la honte, je les laissai à leurs envies de recherches, moi, le petit-fils de l’étrangleur. Rien ne pourrait y changer quelque chose, pas même une résurrection.
Les zones d’ombre me dérangeaient quand même : comment l’échange avait-il pu se produire ? Car c’était bien cette petite fille, Gülengül, qu’on avait retrouvée derrière chez les Berthier, avec la robe cousue par Mathilde.
Je croyais que je resterais avec mes interrogations écrasantes. Et puis tout s’est éclairci.
