SIMONE deux ÉPISODE 19

Épisode 19 : Le cauchemar

 

J’étais venu passer quelques jours chez ma mère pour essayer de combler les vides. Après quelques discussions avec elle, aussi brèves que douloureuses, je commençai à y voir plus clair dans l’esprit malade de mon grand-père. Là se trouvait la clef.

Ma mère s’était couchée, le soir était tombé depuis longtemps, la nuit s’épaississait et j’aurais dû aller dormir, mais le vieil homme m’en empêchait, comme s’il s’était assis là, sur la chaise de la cuisine, attendant que je devienne lui.

Moi qui, enfant, avais tant joué à être lui, je me sentais désormais mal dans sa peau : elle me brûlait comme une tunique empoisonnée. Je devais pourtant m’y glisser pour comprendre. Il m’obsédait. Je persistai. Mes yeux allaient et venaient sur les coupures de journaux, la copie du dossier de Simone, mes notes, le carnet rouge, et la photo du couple de mes grands-parents souriants au milieu des documents étalés sur la nappe en toile cirée. Malgré moi, je sombrai dans le sommeil.

J’avais oublié que mon grand-père m’attendait depuis trop longtemps sur sa chaise. Il m’assaillit sous la forme d’un cauchemar.

C’est lui qui parle, pas moi, je n’oserais pas.

 

« Nous étions trois, Jacques, Roger et moi, mais quand ça commence je suis seul, j’ai mal au bras et je porte des vêtements d’Allemands trop larges. Mon ventre me rappelle que je n’ai rien mangé depuis deux jours et que j’ai léché les feuilles de chêne pour récupérer un peu d’eau de pluie dessus.

Quand je vois la ferme, je devrais être content, mais tout pue la cendre et le brûlé alors que tout est gai et lumineux. Je vois double : le présent et l’avenir. Et moi aussi je suis gris. Le vent m’effiloche.

La femme sort du bâtiment avec une petite fille et traverse la cour. Des odeurs de chou m’arrivent. J’avance.

Et puis mes pieds se collent au sol. Une dizaine de soldats allemands me regardent, l’un d’eux me donne des ordres. Mes jambes lui obéissent. Avec un autre, je rassemble les gens derrière la ferme. La femme attrape sa fille. Tout a lieu en même temps.

Elle n’arrête pas de prendre sa main.

Et tout le monde se serre dans l’ombre de la grange. Un paysan s’avance pour parlementer, il tombe, le soldat l’a tué d’un coup. Les occupants de la ferme se regardent, reculent pendant que je vide un bidon d’essence autour des cloisons de bois avec l’autre Allemand. Je ne parle pas, j’ai peur comme jamais, j’ai faim et je ne peux pas m’arrêter. Mes bras ne m’obéissent plus, ils font ce que dit l’homme à la casquette. “Schnell !”

Le feu, je le mets.

Les yeux de la mère.

Ses mains. Tous, nous voyons ce qu’elles font autour de ton cou. Même les gens près d’elle crient. Non, personne ne parle, c’est dans mon crâne qu’ils crient. Elle ne veut pas que la petite souffre.

“Il faut la sauver”.

Mes yeux se détournent.

Le soldat qui a répandu l’essence avec moi tourne aussi la tête. Nos regards se croisent, s’attachent, à ne plus pouvoir se décrocher.

Ses yeux, ceux d’Yvonne, me sourient, car je suis réveillé.

Comme toujours.

Je n’ai pas levé un doigt pour la sauver. La prochaine fois, je la tuerai moi-même pour lui éviter ça.

 

Non, les yeux ne sont pas ceux d’Yvonne. Qui est cette femme qui me poursuit ? Une Allemande ? Sa jupe éclate de couleurs. Et puis elle n’est plus là et tout se floute.

Petite, je te cache, ils ne te trouveront pas. Le champ de Berthier. Enlève ta robe, trop voyante, donne-la-moi. Reste ici, surtout pas de bruit, je pars faire diversion.

Yvonne, où es-tu ? Yvonne !

Qui est Yvonne ?

 

Je cours, je roule, qu’est-ce que je fais là ? Je rentre, je devais aller ailleurs, mais je ne sais plus où, Yvonne !

Un petit visage pulse en moi, prêt à ressurgir, je reviens à la maison (depuis quand ai-je une maison ?), je parle, je mange, je dors (est-ce que je dors ?), je quitte cette femme qui s’appelle Yvonne dans ce rêve, j’aime bien mon rêve, je le fais souvent celui-là, j’y suis heureux et la guerre est finie, les mères veillent leurs enfants vivants, d’ailleurs, j’en ai un, une fille, et elle a un garçon, qui sait si un avenir aussi lumineux m’arrivera ?

Il est temps, je m’en vais, je monte dans une Dauphine bleue, je roule, la route défile, je dois aller récupérer la petite, les Allemands sont-ils partis ? Soudain, je la vois. Oui, c’est elle, je reconnais son oreille décollée. Comment a-t-elle pu se retrouver dans cette cour, à la vue de tous ? Je croyais l’avoir bien cachée dans la fosse du champ de Berthier. Ils vont la découvrir, ils vont la tuer. Je la prends, je la sauve, qu’est-ce que c’est que cette robe ? Ce n’est pas la tienne, elle est dans ma valise, je te la mets. Lève les bras haut. L’autre, je la jette dans la fosse, ils la trouveront, j’espère, et ils erreront sans savoir que tu es sauve. Et s’ils nous rattrapent alors je ferai ce qu’il faut. Vite, monte ! Nous roulons. »

 

Au réveil, j’étais à nouveau moi, poisseux de lui.

 

Et je compris. Il n’y eut pas d’illumination, seulement le dévoilement d’une réalité triviale.

Pendant sa tournée, il avait aperçu « la fleur qui sourit », son esprit avait vrillé. Il l’avait emportée avec lui puis l’avait cachée dans la fosse du champ de Berthier après lui avoir enlevé sa robe. Il était revenu à l’improviste chez lui. Son air hagard, la mauvaise humeur de ma grand-mère, tout s’expliquait. De même que le tissu bleu à fleurs sur les couteaux dans sa valise aussi. C’était la robe de Gülengül. Pendant que je passais ma dernière soirée avec lui, une petite fille avait froid au fond d’un fossé.

Le lendemain, il était reparti pour récupérer l’enfant mais en chemin son regard avait croisé celui de Simone qui jouait dans la cour. Le cerveau chaviré du soldat l’avait confondue avec l’autre, alors mon grand-père l’avait enlevée et avait poursuivi sa tournée sur la route habituelle. C’est à ce moment-là que les ferrailleurs avaient retrouvé la trace de sa Dauphine, perdue de vue la veille, et l’avaient prise en chasse.

C’était logique, d’une certaine façon, sa logique. Et répugnant.

En face de moi, la chaise était vide.

 

Puis tu es venue.

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