
Chantre du cinéma égyptien du XXe siècle et maître du cinéma d’auteur arabe contemporain, l’Égyptien Youssef Chahine (1926-2008) disait que seule une vision distingue un réalisateur d’un autre. Chahine qui a mis en scène Caligula de Camus en 1992 et dirigé Patrice Chéreau dans Adieu Bonaparte en 1984, a réalisé depuis 1950 pléthore de films au goût de soufre politique et social ; notamment Le Retour de l’enfant prodigue (1976), La Terre (1969) et L’Émigré (1994). Enfant gâté puis maudit du milieu intellectuel cairote, il a toujours attisé la fureur de la censure, frôlant parfois l’emprisonnement. Sa vision cinématographique était construite, voire partagée par le scénariste, écrivain et sociologue Lotfi Al’Kholy.
Cette vision, Lynch l’a, … À sa récente disparition le 15 janvier dernier, le cinéma américain n’aurait plus ce goût intrigant, amer, mais enivrant de mystère. Si Chahine a tenu la réalité de la rue égyptienne comme point d’appui à ses narrations, David Lynch est le maître incontesté du jeu de cache-cache entre fiction et réalité. La fiction chez lui dévoile souvent une réalité effrayante, baignée dans une ambiance de violence, de suicide et de meurtre.
Lynch s’amuse à nous semer le long de ses autoroutes perdues (d’avance), avec ses héros maudits. Des gueules impossibles de damnés, de mafieux ou de parasites. Allez savoir ce qui fait balader Harry Dean Stanton dans ses films, d’Une histoire vraie (1996) à une autre, immense dans Wild At Heart (Sailor & Lula) en 1990 et dans Inland Empire en 2007. Avec ses clichés devenus de véritables icônes d’un cinéma atypique, Lynch multiplie les signes et les fétiches tout au long de cette œuvre, à l’image de ses héroïnes, belles mais vénéneuses… Ses obsessions de la beauté fanée frôlent la décomposition humaine. Un fou baudelairien ? Très probablement.

On essaie de comprendre puis on se perd. Sauf que le message du Maître est clair : donner à voir et à sentir une société américaine malade mais fascinante dans sa déchéance. Tout l’art du cinéaste consiste à éclairer un détail en mettant un autre dans l’ombre et vice versa… Deviner le visage d’Isabella Rossellini dans Blue Velvet (1985), éclipsé par celui de Laura Harring dans Mulholland Drive (2001), son chef-d’œuvre testament, tout en tenant en perspective celui, horrifié, de Laura Dern dans Inland Empire (2007) ou le visage désabusé de Patricia Arquette dans Lost Highway (1998).

Si Quentin Tarantino semble être, avec ses films gorgés de sang, l’enfant terrible de Hollywood, Lynch serait bien l’enfant énigmatique de cette industrie. Il est le seul réalisateur de toute l’histoire du cinéma à montrer la beauté morbide des humains. Muet depuis 2007, année de la sortie de son dernier opus, Inland Empire, peintre mais aussi compositeur et musicien de jazz, il n’avait pas encore dit son dernier mot pour rappeler au monde qu’il demeure un réalisateur hors pair. Et si les critiques du 7e art accordent une importance capitale à la vision du réalisateur souvent scénariste, David Lynch l’avait, en mode plein écran… Fiction ou pas ! La lecture de l’œuvre de Lynch s’éclaire en établissant une pyramide qui aurait comme base Lost Highway (1998) et comme angles Mulholland Drive (2001) et Inland Empire (2007). Ainsi, David Lynch rejoindrait Youssef Chahine dans la description de leur société, chacun à sa manière…
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*Extrait
Le Temps perpétuel
Alex Caire – 2025
** Crédit photo : ELLE
© ALEX CAIRE
Correction Accompagner votre plume – Alexandra Francheteau