Le premier janvier a toujours quelque chose de studieux, une once d’application dans l’air, comme un dimanche en plus solennel, en plus intense dans le sérieux – un dimanche puissance mille. Non qu’il s’agisse de bonnes résolutions ; simplement d’un contrecoup. Aux célébrations de la veille succède la dernière halte avant la reprise, avant ce fatidique « Lundi » de toute l’année, ce lundi qui les initie tous et pèse d’autant plus lourd ; cet archétype de lundi, d’une certaine manière.
C’est donc bien à propos que je me suis plongé dans La Peau de chagrin de Balzac comme un acteur de cinéma se plonge la tête sous le robinet à la suite d’un événement dramatique. Il y est justement question page 39 d’agapes et, en particulier, de vins effervescents :
Déchaînés comme les chevaux d’une malle-poste qui part d’un relais, ces hommes fouettés par les piquantes flèches du vin de Champagne impatiemment attendu, mais abondamment versé, laissèrent alors galoper leur esprit dans le vide de ces raisonnements que personne n’écoute, se mirent à raconter ces histoires qui n’ont pas d’auditeur, recommencèrent cent fois ces interpellations qui restent sans réponse. Une grande et étrange solitude se dégage de cette description, une dislocation des relations humaines, une sorte de démonstration implacable de l’incommunicabilité. Le banquet brossé par Balzac semble tourner à l’aigre. En même temps, cette solitude a l’humeur gaie, cette légèreté paradoxalement pataude des bacchanales entre amis. Ces hommes – ces gonzes ! –, séparés par leurs idées incompatibles, sont réunis par la bombance et le vin. De là à soutenir que le vin est le modèle de la vie en société – cet alcool qui tantôt nous empoisonne, tantôt nous exalte –, il n’y a qu’un pas.
Cette année-là, Nouvel An imminait, et j’étais seul à Paris, perdu au milieu de la révision des partiels et de mon défaut d’entregent. L’après-midi s’étirait difficilement, tel un linge mouillé sur son étendoir en hiver, fripé et indéfiniment humide. À peine clignais-je des paupières qu’une rosée involontaire se suspendait à mes cils. J’étais triste.
Tandis que le crépuscule s’abattait sur le vide de mon ennui, j’appréhendais la fête qui battrait son plein à minuit. Que faire ? Dans un sursaut de grégarisme, je décidai d’écrire à un condisciple dont je me sentais proche, espérant qu’il m’invite à son réveillon. Je méditai une poignée de secondes en tapotant vainement sur mon téléphone et, en panne d’inspiration, me contentai d’un message sobre, si ce n’est banal. J’eus beau attendre, mon comparse demeura muet. Inconsolable, j’arrosai alors tous mes contacts de meilleurs vœux, convenus et pourtant sincères. Sans plus d’effet. J’avais fait chou blanc au creux de la nuit noire.
À une heure du matin, j’étais irrémédiablement seul. En entendant les cris de joie qui pleuvaient dehors, je sortis acheter une bouteille de champagne chez un épicier et la débouchai aussitôt rentré, déterminé à braver cette soirée pour moi ratée. Le bruit rond du liège éjecté, la fraîcheur aromatique des bulles à foison, cette allégresse dorée coulant dans le verre avant de rincer mon gosier, tout ce carnaval chamarré du breuvage pétillant me fit instantanément renouer avec la félicité.
Je n’étais plus seul : j’étais en compagnie des myriades de promesses charriées par l’élixir mousseux. Une chaleur humaine se distillait dans mes veines, une espèce de confiance identique à celle que j’éprouvais en présence de mon camarade. Mon appartement s’était soudainement peuplé d’une troupe euphorique et plus rien ne m’importait que cette symphonie leste au fond de mes oreilles. À l’instar de ceux que la cocagne avait ravis, je me couchai aux aurores, sûr d’avoir passé un merveilleux moment.
Le lendemain, mon condisciple m’appela un peu gêné et s’exclama : « J’avoue, vieux, tu m’as bazardé un texto bidon, j’ai cru que t’en avais rien à faire de moi, que tu m’avais envoyé le même truc automatique qu’à tout le monde. » Face à mes récriminations, il m’exhorta à la réconciliation : « On n’a qu’à aller boire un coup ! »
Et, attablés à un bistrot chic sur l’esplanade des Invalides, nous gobelotâmes tout le jour de l’An. « De toute façon, t’as pas loupé grand-chose, se désola-t-il, on a joué au tarot et au Monopoly. C’était déprimant. » Il me raconta sa soirée et c’était comme si j’y avais été. Il échafauda des théories et c’était comme si je les avais pensées. Il ressassa moult facéties et c’était comme si j’en avais ri. Notre connivence était restaurée, et j’avais l’impression que le champagne de cette nuit, nous l’avions partagé. Quoique physiquement séparés, nous avions communié mentalement. Et si mon message était resté sans réponse, notre amitié n’avait jamais été remise en question.
Il en va ainsi. Être avec des amis, c’est un peu s’oublier, abandonner la logique pour l’émotion, la raison pour les sentiments, la vérité pour le bonheur. On n’est pas obligé d’être pertinent, encore moins d’être cohérent avec ceux qui nous aiment. Il suffit d’être là. La présence est le comble de la sympathie. Eh bien ! Il en va de même du vin, a fortiori du champagne. Boire du champagne aussi, c’est déserter les steppes arides de la déduction pour les terres arables de l’excitation, c’est renoncer aux arguments au profit des affections ; c’est abdiquer l’œnologie pour la poésie. Dans sa fresque de l’ivresse, Balzac avait vu juste : le champagne, c’est une fête en flacon. Alors n’hésitons pas à sabrer nos meilleurs crus si d’aventure nos proches venaient à nous manquer. Car le vin, c’est l’essence de la convivialité.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
© XAVIER CHAPUIS
Janvier 2026
