BUGONIA

Dans le combat qui oppose Lanthimos et Guadagnino au sein des cercles cinéphiles, Lanthimos me semble le plus intéressant, c’est donc avec curiosité que je suis allé − en retard, mais au cinéma, donc à l’heure − voir Bugonia. Dans son dernier film, Lanthimos renoue avec la fable dystopique de ses débuts. Le récit s’intéresse à deux complotistes qui, enlevant la P.-D.G. d’une grande entreprise, croient avoir affaire à une extraterrestre.

Emma Stone, cela se sait depuis au moins Pauvres Créatures, est devenue la muse de Lanthimos, créant avec lui une filmographie intéressante, mais peu encline à la même radicalité que ses premiers longs métrages. Dans ce film, Lanthimos renouvelle son cinéma qui commençait à prendre la poussière, comme un totem que l’on oublie dans une pièce. Ici, plus de distortion, on retrouve une certaine humanité avec beaucoup de plans rapprochés, mais il ne se fait pas oublier pour autant : le noir et blanc est toujours présent, ainsi que son humour bien senti, ridiculisant les personnages. Devant Bugonia, deux choses apparaissent alors : une question d’abord, une affirmation ensuite.

Que dit cette farce des États-Unis ? Eddington d’Ari Aster − coproducteur du film de Lanthimos − avait répondu à la question de manière assez franche : En refusant de se positionner, Ari Aster renvoie dos à dos les républicains et les démocrates. Ici, même topo : tirant sur la P.-D.G., prête à tout pour son profit personnel, Bugonia critique également les paranoïaques qui la séquestrent. Lanthimos n’a rien à dire de nouveau, mais complexifie son récit, quitte à tomber dans la facilité. Il est convenu et artificiel de voir la victime se transformer en bourreau et il est brouillon de faire en sorte que le personnage de Teddy (joué par Jesse Plemons) soit aussi facilement manipulé par la P.-D.G., Michelle Fuller (jouée par Emma Stone) ; Lanthimos pensant presque faire oublier la paranoïa de Teddy au spectateur. En voulant parler de la post-vérité et du conspirationnisme, Lanthimos verse dans les deux. Ainsi, la victime n’est pas vraiment la victime, tout comme les conspirationnistes ne le sont pas vraiment. Le film est confus et ne sait pas où placer l’empathie du spectateur, en voulant être malin, il glisse dans l’écueil du regard surplombant ; regard intéressant dans le cadre scientifique, mais totalisant dans le cadre politique.

Lanthimos fait du cinéma qu’on pourrait appeler du cinéma démiurgique. Depuis sa tour d’ivoire, le réalisateur observe et analyse des situations de manière détachée. Le fisheye avait une justification précise dans son système de mise en scène. Il enfermait littéralement les personnages dans une bulle. Bulle qui les coupait du monde extérieur et permettait une systématisation scientifique des situations. Mais, là où ses films précédents étaient portés par un scénario solide et purement théorique, ici, les personnages sont comme sortis de la boîte et pourtant ridicules, rendant le dispositif absurde et sans nuance. Que Lanthimos regarde le monde comme un scientifique regarderait une souris sortir d’un labyrinthe ne me gêne pas, mais le risque de la caricature n’est jamais loin. Dans ce film, aucun personnage n’est incarné, ils sont tous des idées, de vagues représentations caricaturales et grossières. La figure des prolétaires idiots séquestrant une personne de la classe dominante est un portrait dépolitisant, car elle individualise des mouvements sociaux et idéologiques. Le film s’autodétruit alors en voulant complexifier sa vision par un retournement final attendu qui annule toute critique du film.

Quand le spectateur découvre que Michelle Fuller est en réalité, ce que les complotistes soupçonnaient depuis le début, c’est-à-dire une alienne, Teddy et Don − son acolyte, façon Lennie Small dans Des souris et des hommes − deviennent les prophètes d’une réalité cachée. La mise en scène de Lanthimos renverse donc son regard. Emma Stone redevient la dominatrice qu’elle était en tant que P.-D.G. On ne peut que supposer la vision politique qu’a Lanthimos sur ces situations. Est-il prêt à justifier les meurtres commis par Teddy et Don pour reconnaître les aliens ? Justifie-t-il la violence symbolique que Michelle Fuller fait subir à Teddy ? Il est impossible de trancher même si on peut penser (supposer) au vu de ses autres films, que non.

Lanthimos manque donc d’humilité. En voulant reconduire sa mise en scène scientifique, il ne propose aucun regard pertinent politiquement, car éloigné du monde et de la société américaine. Son point de vue manque d’implication concrète, ce qui me fait dire que Lanthimos fait un cinéma ethnologique. Cette erreur avait déjà été commise par Ari Aster précédemment avec Eddington et est récurrente chez les cinéastes américains. Bugonia est un film beau, drôle, fou et fourbe qui, telle la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, se termine comme dans la fable : « La chétive pécore/S’enfla si bien qu’elle creva. »

© ISAAC VIVIER

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