LA RÉDUCTION DE LA FAYETTE

Bernard Buffet, L'oeuf sur le plat, 1955

LA RÉDUCTION DE LA FAYETTE

Le ciel de Paris est si limpide qu’on en perçoit la pollution. Le printemps s’invite progressivement dans les esprits et, d’humeur badine, je suis plongé dans La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Pour qui aime la langue, c’est un livre délicieux, le premier peut-être en son genre, à fusionner le fond et la forme, l’histoire et le style, à entrelacer les arguties psychologiques aux périphrases les plus sophistiquées jusqu’à les confondre. Tout le xixe et le xxe siècle y sont. Tandis que je dévore l’ouvrage, mon attention est frappée par une maxime à la sagesse pernicieuse :

Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci […], vous serez souvent trompée : ce qui paraît n’est presque jamais la vérité.[1]

Je me prends à méditer à ces personnes que l’on croise au cours de nos existences et qui ne sont pas celles que l’on croit. Je réalise que c’est là l’archétype de la vie en société, que toute rencontre est une représentation, toute relation une figuration ; toute entreprise humaine une pièce de théâtre. Je me rends compte qu’il en va de même des choses : une chaise est susceptible de nous abuser et de se briser sous notre poids. Et je songe soudain que l’essence de la vérité, c’est justement de mentir. Eh bien ! Le vin n’y fait pas exception.

Au terme d’une poignée de mois de débauche à écumer des bars chic ou insalubres et à laper les fonds de verre comme l’ivrogne boit au goulot, nous décidâmes avec mon condisciple de la Sorbonne qu’il était grand temps de nous émanciper et de gagner le niveau supérieur :

« Je saurais distinguer un cabernet d’un pinot même avec un pince-nez, s’enorgueillissait-il, tu pourrais me couper la langue que j’y arriverais.

– Tu me diras, ça ferait un bon plat en sauce ! lui répondis-je. »

Ce qu’il fallait, à présent que nous maîtrisions les « basiques », c’était nous élever à la dégustation des crus les plus prestigieux :

« Les bordeaux sont les plus fameux, c’est la picole des acteurs de cinéma. Il paraît qu’on peut pas être célèbre si on fait pas la différence entre un Latour et un Lafite.

– Que veux-tu ? On sera célèbres ou on ne sera rien. »

C’est ainsi que bille en tête, nous nous mîmes à la recherche du flacon idoine. D’emblée, les prix refrénèrent notre ambition : ni Pétrus ni Cheval Blanc ne combleraient nos papilles…

« C’est pas grave, décréta mon ami, c’est comme tout en ce bas monde, la répartition est gaussienne. T’as déjà quatre-vingt-dix pourcents de la finesse en restant dans la moyenne.

– Entre tarif et qualité, y a corrélation, pas causalité, l’appuyai-je. »

Nous nous étions rendus dans un établissement haut de gamme, où une sorte de temple antique était dédié au classement de 1855. Du moins, c’était ce que nous avait expliqué l’employé, et nous avions feint d’être au courant – dans ce type d’endroit « un peu bling », il fallait « faire illusion ».

En rentrant chez nous, délestés d’une centaine d’euros, nous nous installâmes avec cérémonie autour du meuble Ikea brinquebalant qui faisait office tout à la fois de bureau, de table à manger, de planche à repasser et de commode fourre-tout. Pour l’occasion, nous avions creusé notre découvert au point d’acheter d’authentiques verres de dégustation en cristal. Empreint d’une expression dramatique, mon comparse s’empara du « Château », dont l’étiquette de bronze brillait avec noblesse. Aussitôt le bouchon retiré, il se jeta sur le col et s’imprégna des fragrances qui en émanaient.

J’étais impatient de lui succéder.

Son visage affecta pourtant une moue dépitée : « Qu’est-ce que c’est que cette cochonnerie ! s’exclama-t-il, ça pue le bordel ! » Je lui arrachai précipitamment le canon des paluches et humai à mon tour le fumet. C’était immonde : un mélange d’ail et d’œuf pourri des plus désobligeants agressa mon odorat sans préavis, tel un casus belli entre deux puissances rivales. Nous eûmes beau le secouer, rien n’y fit. J’émis une hypothèse : et si notre pinard était bouchonné ? « Dans ce cas, on le rapporte à ces escrocs », commanda-t-il, et nous le scellâmes d’un capuchon en latex.

Le lendemain, d’une déférence à toute épreuve, le caviste nous indiqua qu’il allait vérifier par lui-même dans l’arrière-boutique. Mon camarade et moi nous regardâmes, rengorgés de notre autorité : « Le jaja, on en connaît un rayon maintenant. » Cependant, notre interlocuteur revint, la bouteille sous le bras et un verre à la main : « Il n’est pas bouchonné, nous déclara-t-il. Pour un 2007, il goûte même déjà bien. »

Mon acolyte le fusilla de ses prunelles carbone.

« Goûtez, vous verrez, renchérit-il. C’est un très bon vin, je ne peux pas vous le changer. » Je saisis le ballon qu’il me tendait : effectivement, ça n’avait plus rien à voir avec l’odeur nauséabonde de la veille. Toutefois, je soupçonnais tant une arnaque que je me persuadai du contraire : non, je ne pouvais pas être assailli par ces fruits rouges et noirs, cette vanille ensorcelante, ce moka subtil ; le breuvage devait sentir mauvais aujourd’hui puisqu’il avait senti mauvais hier.

Mon compagnon renifla également l’objet de la discorde et, plus diplomate que moi, demanda benoîtement au commerçant comment un tel revirement était possible. C’était la « réduction », nous exposa-t-il, on était sur un « cru classé de Bordeaux de sept ans d’âge », un « adolescent encore introverti » qu’il fallait attendre ou carafer longuement. Or l’opercule en caoutchouc, peu hermétique, avait permis durant ces dernières vingt-quatre heures une oxydation favorable et fait évoluer notre quille vers sa nature véritable.

De retour à la maison, nous nous délectâmes du nectar espiègle jusqu’aux confins de l’aube, et il eût fallu autant de mots dans le dictionnaire que d’étoiles dans la galaxie pour décrire nos émotions.

Boire du vin tient du bonheur immédiat au même titre que du parcours du combattant. Le vin est en maturation perpétuelle, il est vivant, presque aussi humain que celui qui l’a produit. Il est nécessaire de le comprendre, de lui parler, de s’éduquer à sa société. À l’instar de la princesse de Clèves perdue face aux us et coutumes de la cour, on se laisse facilement duper par un premier nez, par un cépage difficile ou par une cuvée. En somme : par des apparences. Et si le vin comme la vérité se dérobent, c’est un plaisir exquis que de les dévoiler. Car le vin comme la vérité sont des secrets bien gardés.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

 

© XAVIER CHAPUIS

[1] MADAME DE LA FAYETTE. La Princesse de Clèves. Claude Barbin, Paris, 1678.

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