Rien à lire !
Mais pourquoi aller au festival du livre de Paris ?
Puisqu’on me dit qu’il n’y aura presque pas d’éditeurs : aucun de ceux du groupe Hachette n’y sera pas plus que ceux de Grasset, bien sûr. Il ne restera donc pas grand-chose à voir.
Ah bon ?
Et les éditeurs indépendants, alors ? Ils sont nombreux, autour de trois mille en France (selon les décomptes), et plusieurs centaines au festival.
Et pétillants.
La surprise, c’est ce qui m’attire. Franchir le seuil du Grand Palais, m’arrêter sous la verrière dans le brouhaha joyeux, contourner la queue qui serpente autour de Gallimard pour me diriger vers le fond à gauche, là où la jeunesse et la poésie cèdent la place à la romance. Mon premier rendez-vous (oui, j’ai joint l’utile à l’agréable) n’est que dans deux heures, j’ai le temps de me faire happer par les éditeurs sur leurs stands et les auteurs en dédicace. Un véritable buffet de livres au milieu duquel j’ai envie de me laisser tenter par ce que je ne connais pas encore, comme, tiens, les toutes jeunes éditions Nos accointances.
« Mon ovule gauche est en roue libre » clame une broche ronde sur fond rose, juste à côté du Journal du sang de Johanna Colette Lemler. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
Mathieu Limosino, co-fondateur, avec Adèle Limosino, de cette maison d’édition normande de poésie m’explique le projet.
M.L. : C’est l’une des deux premières publications de la maison. On édite de la poésie aussi bien en vers qu’en prose. Ce recueil, Journal du sang , de Johanna Colette Lemler, s’intéresse au corps mens-trué, à la manière dont les règles marquent le corps, pas simplement pour quelques jours dans le mois, mais tout le mois et sur des années. Il permet de comprendre leur impact sur ces femmes dans nos sociétés. Et c’est écrit dans une poésie qui n’est pas hermétique, c’est-à-dire avec des mots simples, accessibles à tous, et vraiment dans une idée de partage de l’expérience mensuelle, pour la faire vivre à toutes et à tous.
Sur le stand, à droite de ce recueil rose bonbon, un autre dans les tons gris ardoise, Les vieilles de Julie Gaucher, illustré par une photo extraite de la magnifique série Paysannes d’Alexis Vettoretti, un portrait intitulé « Geneviève ».
M.L. : Cet autre recueil, dans un genre complètement différent, est également très fort. On aime bien que la politique raconte des choses. Il s’appelle Les vieilles. Dans nos sociétés, on a une invisibilisa-tion des femmes autour de la cinquantaine et au-delà. L’autrice, Julie Gaucher, est une historienne du genre. D’habitude, elle travaille plutôt sur le sport, mais cette fois, elle s’est intéressée à ses « vieilles », à ses grands-mères notamment, pour montrer que ces femmes existent toujours, qu’elles sont fortes, qu’elles sont belles. La couverture y fait écho, c’est Geneviève, une paysanne qui a vécu dans sa ferme jusqu’à 98 ans. Elle a été résistante et autrice.
Ces femmes, qui représentent quand même un tiers de la population, ne sont pas visibles, ni dans les médias ni au cinéma. Pourquoi ? Alors que ce sont des héroïnes.
La langue de ces deux livres est très accessible. C’est notre envie : faire que la poésie soit très active, vivace, avec des mots de tous les jours.
Je repars avec la broche rose accrochée à ma veste.
Miracle de cet appétissant festin littéraire qu’est le festival, je n’ai pas fait deux mètres que l’ambiance tourne à la fantasy avec les éditions du Héron d’argent, où Arnault Sarment, turban bleu savamment enroulé autour de la tête, les yeux ourlés de khôl, m’accueille avec des gestes d’enchanteur indien dans sa veste brodée de fil bleu et or. Sur son cœur, il tient son premier roman de fantasy Le mage et le malfrat, un texte au parti-pris marqué :
A.S. : L’originalité de cette histoire, c’est d’être racontée du point de vue des méchants. Et on va jus-tement explorer la méchanceté et surtout la virilité, le virilisme, la masculinité toxique et la façon dont ça pervertit l’esprit.
Écrire ce roman m’a appris à différencier les styles, parce que mes deux personnages appartiennent à des classes sociales différentes et il fallait que leur parler soit différent. Donc il y a eu un énorme tra-vail sur le vocabulaire, les expressions, le phrasé. C’était un défi que je me suis lancé pour sortir de ma zone de confort.
C. Et comment avez-vous relevé ce défi ?
A.S. Avec beaucoup de recherches, et l’aide de ma coordinatrice éditoriale, des correctrices qui m’ont sermonné pour bien me montrer que certaines expressions avaient une historicité qu’il fallait respec-ter.
Le problème, c’est que j’utilise beaucoup d’argot pour le personnage, argot qui n’est pas forcément bien traité dans nos dictionnaires. Étymologiquement, historiquement, c’est une langue qui a com-mencé à l’oral et qui n’est pas forcément bien tracée. Les définitions ne font pas toujours consensus.
Pareil pour les expressions archaïques de l’autre personnage qui est très aristocratique. On a vrai-ment des choses désuètes qui ne sont pas forcément compréhensibles par la plupart des lecteurs.
Donc il faut les rendre accessibles sans perdre le sel de sa langue, jouer entre ce qui est original, ce qui va avoir du sens, et en même temps ce que le lecteur va comprendre.
J’ai une exigence quand même de clarté et de rythme. Il ne faut pas que le lecteur consulte un dic-tionnaire toutes les cinq minutes en fait, donc on fait des choix stratégiques sur la langue.
Ça a été très compliqué, mais ça vaut le coup et c’est passionnant.
Parce que moi j’aime la langue et j’aime aussi dans la fantasy la façon dont on invente d’autres mondes pour créer d’autres phrasés, d’autres langues.
C. Vous êtes aussi traducteur, est-ce que ça vous a aidé ?
A.S. Dans une autre vie, j’ai commencé en traduisant Jane Austen, et j’ai dû faire beaucoup de re-cherches sur les lois, la juridiction à l’époque, les codes sociaux aussi, donc c’était extrêmement for-mateur, de voir comment la langue structure l’ordre social.
Le français, c’est une langue qui a différents registres, qui est compliquée à dessein, pour renforcer certaines structures sociales, certaines hiérarchies.
J’ai donc repris un peu cette situation dans Le mage et le malfrat, parce que c’est un roman sur une classe sociale, avec un employé et un employeur, qui ne sont pas issus des mêmes milieux et qui ont une relation extrêmement difficile.
C’est de la fantaisie naturaliste, on va dire.
C. Naturaliste ?
A.S. Oui, parce qu’on explore énormément les classes sociales et le trauma générationnel, l’hérédité, la transmission par la famille.
C’est une histoire qui est très noire, mais aussi très drôle.
Voilà qui donne envie de découvrir ce roman.
Comme tant d’autres livres autour de moi. Toute résistance est inutile. Je fuis avant de craquer (mes bibliothèques sont pleines, il y a des livres jusque dans la cuisine et on ne peut plus s’asseoir sur mon canapé).
Nouveau changement de décor. Je tombe en arrêt devant Budapest de l’autrice franco-hongroise Nina Yargékov dont j’avais dégusté avec délice Double nationalité aux éditions P.O.L. Cette fois, elle s’essaie au… guide de voyage ? Pas tout à fait, m’explique François Saugier, co-fondateur des jeunes éditions L’arbre qui marche (depuis janvier 2024) avec Nadia Krovnikoff et Éric Karnbauer.
F.S. Ce livre Budapest, ça fait partie d’une collection sur des villes. Ce sont des introductions écrites par des romanciers qui vivent sur place ou qui ont vécu sur place et qui racontent la ville de l’intérieur. C’est comme si vous aviez un ami proche qui vit là-bas et qui, en plus, a un talent, c’est qu’il sait très bien raconter les choses.
Budapest, c’est par une autrice qui s’appelle Nina Yargekov. Qui a écrit plusieurs romans extraordi-naires, donc Double Nationalité, c’était il y a une dizaine d’années, qui a eu le prix de flore à l’époque. Sous forme d’un livre dont vous êtes le héros, elle raconte toute l’histoire, la culture, la so-ciété de Budapest, avec notamment deux personnages. L’un adore sa ville et qui essaie de nous la faire aimer, l’autre est complètement déprimé à cause de l’ambiance politique de la ville. Le rôle du lecteur c’est d’essayer de lui rendre un peu d’optimisme. Bien sûr, ça ne va pas se passer comme pré-vu.
Mais chacun des livres de la collection est différent. Chaque auteur utilise les moyens de la fiction à sa manière. Parce que c’est d’abord un récit qui va vous emporter du début jusqu’à la fin, et vous allez tout apprendre sur la ville, tout comprendre. L’objectif, c’est d’arriver à comprendre ce qui se passe autour de vous quand vous êtes sur place. On propose aussi des itinéraires à la fin pour pou-voir se balader. C’est pour ça que chaque ouvrage a aussi ce côté un peu guide de voyage, mais il n’y a pas d’adresses.
C. Quelles sont les autres formes narratives utilisées par les auteurs des livres ?
F. S. Tokyo, c’est un récit épistolaire, Bruxelles, c’est une autofiction, Lyon, c’est une sorte de pièce de théâtre classique, avec unité de lieu, unité d’action, unité de temps. Chaque auteur va choisir son dispositif en fonction de sa sensibilité et aussi en fonction de la ville. Les seules contraintes, c’est que ça vous emporte et qu’à la fin vous ayez appris plein de choses. C’est fantastique de voir à quel point ça transforme votre manière de voyager. Ça vous permet de voir plus de choses, un peu comme si vous étiez sur place depuis quelques mois. Comme d’avoir une sorte de décodeur pour comprendre ce qu’il y a autour.
En fait, chaque livre vous raconte une manière de vivre au monde.
Et on essaie de trouver la singularité de la ville : qu’est-ce qu’il y a de singulier dans le fait de vivre à Rome ? à Tokyo, au Congo, à Istanbul, etc.
Et ça nous apprend aussi qu’on peut être une personne différente et toujours rester soi-même.
La collection compte déjà une bonne douzaine de titres, tous plus appétissants les uns que les autres, sans parler des superbes couvertures en aplats de couleurs façon estampe par Sébastien Jenger.
Je me détourne de cet antre de perdition. Mais pour tomber de Charybde en Scylla sur les éditions Sabine Wespieser. Vais-je me laisser tenter par un recueil de nouvelles (mais pourquoi en publie-t-on si peu ?) de l’autrice haïtienne Yanick Lahens, L’oiseau Parker dans la nuit (une prose dont j’apprécie à la fois la violence et la délicatesse) ? Ou par Le dernier mouvement de l’un des auteurs phares de la maison, Robert Seethaler ?
Un petit détour par les éditions Zulma qui publient une nouvelle traduction des Frères Karamazov par Sophie Benech.
La charte graphique de leur collection d’essais attire agréablement le regard : La poésie du futur, un mouvement de libération mondiale, de Srecko Horvat, Sortir de terre, une philosohie du végétal, de Seloua Luste Boulbina, Contre-atlas de l’intelligence artificielle de Kate Crawford. En poche à des prix abordables. Trop. Ça devient dangereux pour mon portefeuille.
Je me replie sur le stand des éditions Archivio. Ici, je devrais être en sécurité. Erreur ! Mon œil glisse sur un dessin du Parthénon orné de toutes ses couleurs d’origine (dominantes de bleu et de rouge) en couverture d’un petit livre tout fin sobrement intitulé Les Ergastines, dans la collection « la vie privée des œuvres ». Pour mon malheur, l’autrice, Odile Boubakeur, diplômée de l’École du Louvre et de l’EPHE, est en dédicace.
O.B. Ce livre parle de l’arrivée du premier relief du Parthénon en Europe occidentale. Il arrive dans un Paris révolutionnaire qui exalte l’Antiquité, entre révolution française et empire napoléonien.
Il raconte l’histoire d’un relief (un morceau de frise sculptée) qui va faire redécouvrir la Grèce an-tique comme on ne l’avait jamais vue.
On l’imaginait lisse, douce, brillante, on la découvre polychrome, palpitante, vingt ans avant l’arrivée des Elgin Marbles au British Museum. Par leur délicatesse et leur finesse, les Ergastines vont faire découvrir une Grèce magnifique et complètement différente de l’image qu’on en avait jusque-là.
Pour écrire ce livre, j’ai cheminé avec le propriétaire initial des Ergastines, le comte de Choiseul-Gouffier, l’ambassadeur de France à l’époque. Il a acquis ce relief de manière plus ou moins illicite auprès des autorités ottomanes. Pendant la Révolution française, en 1792, il a été déchu de son titre d’ambassadeur, puis a bénéficié d’une amnistie. C’est à ce moment-là que l’œuvre entre dans les col-lections du Louvre pour n’en plus ressortir. Toute sa vie, Choiseul-Gouffier se battra pour tenter de la récupérer. C’est aussi ce que raconte le livre.
Sa passion pour les Ergastines est contagieuse.
Retour au présent, avec encore un soupçon de Grèce. « Xenos », l’étranger. Ce mot s’étale au milieu de la couverture d’un livre sur le stand des éditions Tango Girafe. De la poésie. Et pas n’importe laquelle : une édition bilingue français-français de l’ouvrage Lettre à Xénos, lettres d’amour en langue étrangère, de Catherine Peillon.
Français-français ? Cette énigme pique ma curiosité. L’autrice, en dédicace, m’éclaire sur ce projet un peu fou :
C.P. Quand on parle, on croit parler la même langue, mais en fait ce n’est jamais la même. C’est-à-dire qu’on a chacun des référents et des signifiants différents.
J’ai mis en scène deux personnes dont aucune des deux ne parle la langue de l’autre. Pour jouer sur le plus d’équivoques possible à travers des traductions qui sont pleines de contresens, de trébuche-ments. La traduction, c’est le truchement. Ici, c’est le truchement dans le trébuchement.
Tout est dans un français élaboré.
Comme je ne voulais pas faire semblant de rédiger une traduction, j’ai utilisé une ruse « olym-pienne », avec des règles du jeu : en passant par le texte, par quelques traductions dans d’autres langues et en revenant au français pour faire surgir des choses qu’on n’aurait pas forcément pu ima-giner.
Sans compter le troisième texte, celui qui n’est pas écrit, mais qui vibre entre les deux langues.
L’idée était de sortir du discours courant et conventionnel, celui qu’on a appris à l’école.
Et donc pour ça, il faut casser, il faut y aller au marteau, comme la philosophie.
C. Et comment casse-t-on au marteau ?
C.P. Ça demande une très grande exigence, un très grand ascétisme, parce qu’il faut renoncer à tout ego, il faut accepter de se laisser dériver vers des rivages complètement inconnus.
C. C’est le voyage que vous promettez à votre lecteur ?
C.P. Oui, et en plus, je lui permets de suivre le chemin qu’il veut, dans l’ordre qu’il veut : il peut ne lire que les pages de gauche, celles de droite, ou bien ligne à ligne, paragraphe par paragraphe, lettre par lettre, commencer par la fin…
C’est un immense paysage qui est offert au lecteur pour qu’il puisse s’y perdre lui aussi.
Et s’il a peur de se perdre, il peut commencer simplement au début et faire comme pour un livre clas-sique.
Et tout tient en très peu de pages, 140 pages.
Mais tout ça, c’est grâce à la magicienne qui est mon éditrice, Françoise Élian, qui est aussi poétesse et romancière. C’est elle qui est venue me chercher.
J’ai à peine le temps de me remettre de ce bilinguisme intime qu’un reflet bat au bord de mon champ de vision.
Tram.es aux éditions du bunker, fondées par Hélène Lécot, dont la couverture argentée brille litté-ralement. Cette anthologie rassemble de nombreux poètes, connus ou dont c’est la première publica-tion, sur le thème de la ville. À côté, je retrouve Rixe, un texte de Jules Petrichor qui m’avait har-ponnée par sa puissance évocatrice. Prochaine parution : Üssmel, et autres poèmes noirs de Jean-Michel Maubert. « La terre, la condition sacrificielle des bêtes, le sombre, la foi, la folie… » m’explique l’éditrice. Je sens que ça va m’intéresser. Parution en mai.
J’arrive au stand des éditions des Forges de Vulcain. Sur le stand, Éric Pessan dédicace son in-croyable roman On ne verra pas les fleurs le long de la route, un détonnant mélange de citations (plus de mille) et de road movie dystopique. Incroyable, mais il l’a fait !
De l’autre côté, Guillaume Chamanadjian termine de signer son nouveau roman au titre énigma-tique Heureux comme jamais. De quoi peut bien parler ce livre ?
G.C. Le sous-titre annonce un peu le programme : « Comment les ultra-riches ont cessé d’errer dans l’espace après avoir fui la Terre ». Donc il faut imaginer un vaisseau spatial qui file avec à son bord deux mille résidents. Ce sont les ultra-riches qui ont quitté la Terre au moment où on leur a demandé des comptes pour le réchauffement climatique.
Il y a aussi deux ingénieurs qui s’occupent de la maintenance des vaisseaux, un père et surtout sa fille qu’on va suivre pendant tout le roman. Elle commence à se rendre compte que les gens avec lesquels elle voyage ne sont peut-être pas aussi sympathiques qu’ils en ont l’air. Plus le roman avance, l’image se craquette et se fissure un petit peu.
C. Qu’est-ce que vous avez appris sur votre écriture en écrivant ce roman ?
G.C. Ce roman il est né d’une pause que j’ai faite dans l’écriture d’un autre texte sur lequel je blo-quais. Je cherchais des nouvelles manières de l’aborder, de le rédiger : est-ce que finalement j’allais faire un roman à trois voix ou à une seule, etc. Et je me suis dit non, là j’ai besoin d’une pause, je m’embrouille trop l’esprit.
C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée de commencer ce chapitre en suivant une idée de roman de SF qui me trottait dans la tête. Je me suis dit : « Je vais écrire un chapitre et puis je vais voir où ça me mène ».
C. Donc, complètement en jardinier.
G.C. Presque, j’avais quand même une petite idée de la manière dont je voulais terminer, mais je ne savais pas exactement comment j’allais y arriver. Mais c’est la première fois que je suis parti sur un projet sans me dire « ça, c’est le roman que je vais écrire. » J’ai juste commencé en me disant on va faire un chapitre et puis un autre et encore un autre. Et je verrai si je progresse suffisamment pour qu’à la fin ça fasse un roman.
C. Finalement, la pause a duré un petit peu plus que prévu ?
G.C. Ça a duré le temps d’écrire un roman complet. Au fur et à mesure, les idées apparaissent. Dans Heureux comme jamais, j’avais envie d’aller sur quelque chose d’un peu plus brutal, avoir un roman qui soit choc, changer la narration complètement, ne pas être sur un récit où on parle au passé, mais avancer une idée.
Le résultat est donc un récit au présent qui aborde de manière extrêmement frontale la question des ultra-riches et des inégalités sociales. Je me suis dit que le format court permettait d’être encore plus percutant.
L’heure tourne, arrive mon rendez-vous.
Ensuite, j’ai encore un peu de temps pour flâner devant le stand des éditions des Pérégrines dont la collection de biographies de femmes oubliées de l’histoire, ou effacées, m’attire. Marguerite Durand et Séverine côte à côte me rappellent ma dernière interview pour « Comment j’ai écrit certains de mes livres : Les frondeuses de Yoann Iacono publié aux éditions Ystia/Lanskine et qui raconte juste-ment un pan de la vie de la première avec l’aide temporaire de la seconde pour la création du premier journal féministe La fronde.
Un court passage par les éditions Lurlure où je découvre, ébahie, Trubert, de Douin de Lavesne, un fabliau transgressif, dont le héros est un “hypertransfuge de classe” selon le préfacier, Bertrand Rou-ziès-Léonardi. Et traducteur. Français-français encore une fois, mais de l’ancien au contemporain puisque le texte date du XIIIe siècle et constitue une diatribe satirique et violente contre les inégali-tés sociales et les puissants. Un manipulateur punk au moyen-âge. L’ouvrage est si iconoclaste que l’enlumineur s’est arrêté de l’illustrer en chemin.
Une petite halte devant les toutes jeunes éditions Fugue qui rassemblent deux de mes passions, la musique et la littérature. J’ai tout juste le temps de découvrir la préhistoire réinventée d’Antoinette Rychner dans Ma forêt, dont les héroïnes s’interrogent sur les rituels de la procréation. “Radicale et poétique, féministe et cru” ont écrit les éditrices sur la quatrième de couverture en pesant chaque mot, m’expliquent-elles.
Tentant.
Puis je file vers les éditions théâtrales où je me laisse prendre par Entre côtes, une série porcine, de Théo Perrache, sur les rapports masculins. Avec surtout une écriture décapante et décalée : les héros, deux cochons, cherchent à percer le secret de la vie. Ils le trouvent avec sensibilité et cruauté.
Fin du buffet. On ferme. Tout le monde dehors.
J’ai retrouvé avec plaisir des auteurs et des éditeurs que je connais.
Mon sac est rempli de livres, mon téléphone de photos d’autres textes à lire si j’ai le temps. Dans une deuxième vie.
Cette petite escapade m’a prouvé qu’en effet, en l’absence de Grasset et Hachette, il n’y avait rien à voir au festival du livre de Paris.
Claire Garand