ALFRED KUBIN, GÉNÈSE DE L’ÉTRANGETÉ

pieuvre
Scène sous-marine

Une question fut souvent posée à Alfred Kubin : « Comment en êtes-vous arrivé à faire de pareilles choses ». Aborder ses créations c’est comprendre ses peurs les plus enfouies. Il fourrage le gouffre du subconscient. C’est aussi déchiffrer au plus près ce qui l’animait et les traces qu’ont laissées ses peurs et ses traumatismes. Aborder Kubin, c’est aussi apprécier cet humour, cette ironie mordante relevant plus du cruel que du bouffon, ses mises en scène incertaines où se cache une ironie crépusculaire. Une puissance dans l’enfance l’a poussé vers le rêve et le fantastique, et plus tard les caprices grotesques de la vie, puis les maladies l’ont propulsé vers l’Art. Pour lui, le rêve est un puissant magicien et la vie n’est qu’un songe.

On surnommait ce dessinateur qui était aussi écrivain, le Goya autrichien. Il était à la fois l’auteur et l’illustrateur de ses livres.

Il naît à Leitmeritz, petite ville de Bohême, en avril 1877.

Un beau matin, il fait soudain la connaissance de son père, parti depuis deux ans afin d’accomplir son service militaire. Une espèce de jalousie maladive se manifeste envers cet homme qu’il n’a jamais vu, puis peu à peu par l’entremise de la casquette rouge Dalmate qui l’attire, il conclut une paix avec lui, toutefois relative.

L’enfant est sauvage, il fuit à l’approche des gens, inconnus ou non. Il déteste l’école, ne supporte pas la contrainte. De par ses instincts réprimés, il se dissimule pour donner libre cours à ses penchants cruels refoulés, ce qu’il ne peut exprimer, qui consistent à martyriser de petits animaux qui avaient eu la mauvaise fortune de se trouver sur sa route.

Il est vivement impressionné par la religion dans l’atmosphère encensée des hautes voûtes gothiques. L’institution religieuse brutalise fermement sa nature rebelle. Il ne craint pas les punitions de sa mère, qui donne tout son temps au piano, femme nerveuse et atteinte d’une maladie de poitrine. Les rares présences de son père sont ponctuées de cruelles corrections. Pour accentuer son sentiment d’infériorité, ses deux sœurs lui sont données en exemple en permanence. Sa conscience est empreinte de fautes commises, même s’il ne s’agit que de vétilles.

C’est aux livres de contes qu’il doit ses plus grandes joies, et aux sciences naturelles où il capture oiseaux et poissons. Ses penchants pour l’outrance et l’irréel lui font couvrir de crayonnages de nombreuses feuilles de papier. Il écrit lui-même avoir toujours préféré les vaches à quatre cornes plutôt qu’à deux. Ses dessins foisonnent de bêtes effrayantes, d’envoûteurs, de paysages en proie aux flammes. Qui contiennent déjà en eux le futur Kubin.

Il a dix ans lorsque la mort délivre sa mère frappée de phtisie. Son agonie l’impressionne. Il est d’autant plus alarmé qu’il voit son père, en pleurs et fou de tristesse, prendre dans ses bras la dépouille de sa femme et parcourir la maison en tous sens en cherchant de l’aide. Après une année de deuil, son père se remarie avec la sœur de sa femme.

C’est vers onze ans et demi qu’Alfred fait la découverte de jeux sexuels avec une femme beaucoup plus âgée que lui, qui provoquent en lui une profonde agitation et une ombre désagréable qui l’enveloppera jusqu’à l’âge adulte.

Il est envoyé au collège classique à Salzbourg où il se montre un excellent élève la première année. En revanche, la deuxième est une catastrophe ; les mathématiques et le latin le répugnent, il préfère jouer aux Indiens ou à Robinson. Il n’y a que la religion, l’Histoire et toutes les branches des sciences naturelles qui lui conviennent.

Accumulant les échecs, il est renvoyé du collège après le décès de sa belle-mère, morte en couche, et rentre, pitoyable, à la maison paternelle où sa vie se révèle infernale. Le père n’a plus confiance en son fils, ne veut plus le voir, ne veut plus qu’il l’aide à soigner ses fleurs, le tient à l’écart quand il lit des histoires à ses sœurs, le gifle et le bastonne quand il rit trop joyeusement. Sans compter l’attitude effroyable de la nourrice de sa sœur cadette, une femme sans instruction et perfide qui accentue en crimes les moindres bêtises d’Alfred lorsqu’elle les rapporte au père. Il ressent tant de haine pour ses congénères, et rêve de les tuer. Mais cette période d’abandon total se révèle spécialement prolifique en imaginaire. Il est particulièrement attiré par les catastrophes qui lui donnent un sentiment de bonheur inexprimable, avec une sensation de frisson dans la colonne vertébrale. Il est en extase devant un orage qui pourfend la campagne, à la vue d’une rivière qui déborde, d’une maison qui prend feu. Il est très assidu aux arrestations sur la voie publique, aux rixes entre voisins. La vue des cadavres en putréfaction tirés de la rivière éveille en lui une attraction morbide. Les scènes d’équarrissage chez le boucher l’attirent, mais ce n’est plus la même sensation de plaisir que dans l’enfance, plutôt une curiosité froide et lucide.

Son père l’adresse à l’école des Arts appliqués de Salzbourg avec la menace de l’envoyer dans une maison de correction si ses résultats ne sont pas parfaits. Mais il se révèle un élève excellent. Il fait même des progrès en mathématique.

Entre-temps, son père a épousé en troisièmes noces une jeune femme de la contrée, c’est une occasion pour Alfred de rentrer à la maison et de faire la connaissance du frère de cette femme, photographe paysagiste dont il sera l’apprenti, et le neveu du fait de cette alliance. Il quitte donc ses livres de classe où dans les marges s’alignaient scènes de torture, de chasse, de guerre et autres dessins du genre. Les années passées à traiter les photos envoyées par cet « oncle » toujours en déplacement ont profondément développé son goût pour le paysage. Amplement averti par l’expérience des coups de trique, il garde soigneusement pour lui ses sentiments les plus intimes, et s’efforce de répondre aux espoirs de chacun de le voir être un bon photographe.

Il découvre des images de l’océan, de l’Italie, de l’Orient qui marquent agréablement son esprit. Mais il demeure passablement triste. Il déplore de n’avoir qu’une activité secondaire dans cette entreprise et de ne faire aucune photo ; tout en se félicitant avec humour d’avoir tout de même acquis une pratique excellente du balayage de l’atelier, de l’art de faire un feu et autres activités analogues. Mais de photo, point. Il réalise qu’il fait des progrès dans sa connaissance de la nature humaine. Il est pris d’une passion pour les livres et passe des nuits entières captivé par les romans. Son attitude indifférente envers la petite entreprise de photographie se remarque, et l’oncle se désintéresse d’Alfred. Après sa troisième année d’apprentissage, il reçoit un salaire. À dix-sept ans, il peut enfin jouir de sa liberté, s’achète une bicyclette, élève des serpents et autres bestioles de toutes sortes dans de petites cages, et devient un habitué de l’auberge où l’on fête l’amitié à grand renfort de chansons et de chopines de bière.

Mais ces jours de beuverie et d’excès en tout genre amoindrissent sa santé, il est pâle et fatigué, de mauvaise humeur et malheureux. Il ressent un malaise à ce genre de distraction et revient aux livres. Il tombe sur les Parerga de Schopenhauer qui le bouleversent. Mais abandonne ces idées qui créent chez lui la confusion.

Avec des amis, il se rend à un spectacle de séances d’hypnotisme données par un ancien serrurier. Tout en considérant cette pratique comme du charlatanisme, il se prête finalement à l’expérience, et sous l’emprise de l’hypnotiseur accomplit des exploits étonnants. Dans son cercle d’amis, il s’exerce à toutes sortes d’expérimentations de la sorte qui finissent par le rendre de plus en plus confus, irritable et nerveux, et inapte à travailler au magasin de photographie.

Il est pris d’un profond dégoût pour sa vie qu’il trouve inutile, et se rend un matin avec un revolver bon marché en poche sur la tombe de sa mère. Après bien des prières à l’invisible, il applique sur sa tempe, à l’endroit qu’il a marqué d’une éraflure pour ne pas se rater, la vieille arme rouillée, qui s’enraye, et désespéré de cet autre échec, il perd connaissance sur la terre du cimetière. Après avoir passé quelques heures sur le lit d’un hôtel, il rentre chez son père furieux de cette fugue, qui le renvoie chez son oncle, qui le congédie, sourd à ses promesses et à ses prières. Alfred se retrouve seul et démuni. Cet oncle lui a tout de même signé un certificat d’apprentissage du métier de photographe.

Il décide de s’engager dans l’armée. Après bien des refus de l’administration militaire, mais grâce à sa ténacité, il finit par rejoindre le régiment à Laibach. Il accomplit avec bonheur les tâches qui lui sont demandées, il est très apprécié, il se sent revivre. Cependant, malgré toute sa bonne volonté il garde en lui une faiblesse, les gros efforts le fatiguent, il est sujet à des évanouissements, à des convulsions. Une disposition nerveuse héritée de sa mère. Lors des obsèques de son général qu’il affectionnait, une nouvelle crise le frappe. On le transporte à l’hôpital militaire de Graz où il retrouve peu à peu un état stable. Il apprend que son père a passé des heures effroyables à cause de cette maladie, et l’accueille avec des manifestations de joie inconnues d’Alfred. À la maison, il est en odeur de sainteté, on a pour lui beaucoup d’égard. Il en est bien fini de sa carrière militaire.

C’est un ami de la famille, amateur d’art, qui après avoir examiné les dessins d’Alfred conseille à son père de l’envoyer à l’Académie de peinture de Munich. Il suit les cours de Ludwig Schmidt-Reutte qui restera son seul maître, et s’exerce aux nus et aux portraits. Sa visite à l’ancienne Pinacothèque est pour lui un événement considérable. Dans sa famille, de tradition militaire et fonctionnaire il n’a jamais été question d’art, et de découvrir un aussi magnifique travail pictural le déconcerte. Il passe des journées entières au musée dans la béatitude la plus totale. Sa vie à Munich le distancie avec bonheur de son pénible passé ; la suppression de toutes contraintes est pour lui une libération. Un irrépréssible désir de travailler s’empare de lui. Il s’allie à deux artistes avec lesquels il travaille dans le même atelier. Il est fasciné par les œuvres du peintre Franz von Stuck, figure de proue du symbolisme allemand. Il fréquente assidûment un cercle amical d’artistes. Cette belle période féconde le dédommage amplement de toutes les vicissitudes lointaines. En dépit de l’atmosphère de fêtes, de réunions, de débats sur l’Art à pas d’heure, Alfred travaille beaucoup et chacun dispose du temps qu’il veut.

Cependant, il se compare aux anciens maîtres qu’il a admirés à la Pinacothèque, et se décourage. Il lui semble que son travail et les impulsions démoniaques qui s’emparent de lui quand il peint n’ont absolument rien à voir avec ce qu’expriment ces maîtres. Ces propres travaux ne sont pas mauvais, mais il s’agit de tout autre chose. Il est complètement déprimé et s’enferre de nouveau dans une période de doutes, d’excès, de toutes les dissipations possibles qui ont pour effet d’aggraver son état. De nouveau une aversion pour la vie, et une recherche dans la philosophie. Il est torturé par l’effroi, il rumine des songes extravagants, les dessine, remplit des cahiers entiers de ses écrits. Ne les montre à personne, griffonnés pour certains avec une telle frénésie qu’ils sont illisibles. Il clôt cette période exubérante par une violente angine qui le cloue au lit plusieurs jours.

Il découvre grâce à un ami musicien les œuvres de Max Klinger qui lui ouvrent un horizon de créativité jamais ressenti jusqu’à présent, en particulier la série Découverte d’un gant, il fait le vœu solennel de consacrer sa vie à cet univers énigmatique. En proie à une pression intérieure violente, il erre la nuit dans les rues et entre dans un music-hall afin de calmer cette intensité. C’est dans cet endroit interlope qu’un phénomène psychique hors du commun et décisif pour Alfred se produit. Les visages des spectateurs tiennent autant de l’animal que de l’humain, les bruits, les musiques lui semblent venir d’ailleurs. Résonne en lui des voix et des plaintes comme fantomatiques, c’est comme un rêve éveillé. Envahi de tristesse, il repense aux dessins de Klinger et à la manière dont il va dorénavant travailler. Il quitte précipitamment le music-hall, erre par les rues sombres, littéralement submergé par une force ténébreuse qui fait jaillir en lui soudain un torrent d’images d’animaux étranges, de paysages fantasmatiques, de situations grotesques aussi effrayantes les unes que les autres. Il se sent ineffablement à l’aise dans cet univers ; pour lui, le fantastique est naturel. Tout dans cette nuit apparaît désormais extraordinaire à Alfred, rien n’est banal, les moindres recoins semblent suspects, dissimulant des actes diaboliques, éclairés d’une lumière glauque. Il dessine à grands traits dans son carnet tout ce qu’il voit. En rentrant chez lui il s’effondre sur son lit et s’endort d’un sommeil profond sans rêves. Á plusieurs reprises dans son existence, sa conscience atteindra des degrés si élevés de clarté intérieure, qu’il en ressentira une indescriptible sensation de paix.

Il se remet au travail. Explore tout l’œuvre de Klinger, Goya, Munch, Redon. Il nourrit son imaginaire de toutes les œuvres littéraires possibles : ouvrages humoristiques, traité de voyages, de médecine. Mais il constate avec peine la grande inégalité d’un point de vue technique de ses dessins. En proie à toutes les idées, images, sensations qui le submergent sans cesse, il n’a pas assez de tranquillité d’esprit pour reprendre et affiné certains dessins. Il est tellement ébranlé par les hauts et les bas qu’il traverse, les brutales bascules entre le doute et la confiance qu’il retombe dans l’état qu’il a connu à l’armée. Ses amis l’emmènent à l’hôpital où il reste peu de temps, car déclaré guéri, il est renvoyé chez lui le lendemain.

Il est invité à exposer dans la galerie de Paul Cassirer, à Berlin ; salué comme un nouvel artiste, il recueille un grand nombre de critiques favorables. Grâce à Hans von Weber, qui apprécie beaucoup son travail, il fera des rencontres dans la société, dans les salons, les cercles. Son travail est rapidement reconnu et beaucoup de ses dessins sont achetés. La tournure que prend sa situation le réjouit et encourage d’autant sa capacité à travailler.

Il est au comble du bonheur dès lors qu’un amour se présente à lui dans la personne d’une jeune fille avec laquelle il se fiance en secret. Á vingt-cinq ans, il estime qu’il est bon de fonder une famille et demande sa main à ses parents. Cependant, la vie semble vouloir en décider autrement. Sa fiancée le rejoint un jour à Munich, mais tombe malade et meurt à l’hôpital. Cette célérité du destin l’accable, et fou de douleur décide que cela ne sert plus à rien. Il dilapide l’argent qu’il a économisé, laisse ses affaires aller à vau-l’eau, et s’exerce dans des excès de toutes sortes, jusqu’à ce que sa situation désastreuse atteigne son climax. Il suffit parfois d’une extrémité nocive pour que la vie de nouveau vous réchauffe. Alfred fait un soir la connaissance, chez des amis, d’une femme amoureuse des arts, qui prend soin d’écouter son infortune. Ils se lient d’amitié et d’amour, et s’épousent en mars 1904. Sa situation se rétablit. Sa palette de noir et de blanc cède la place à la couleur. Une autre période s’annonce.

En 1909, il publie L’Autre Côté, son premier livre, dont il fait les illustrations. Ce livre est écrit dans un moment de lassitude où sa technique fait soudain défaut. Il ne maîtrise plus aussi bien le trait qu’avant, alors que revenu de voyages il a un grand désir de dessiner. Pour lui, écrire ce roman fantastique à ce moment-là c’est comme se renouveler, pour ensuite passer à une étape supérieure, se libérer le plus vite possible de toutes les pensées qui l’oppressent. Il retrouve son trait.

Hermann Hesse déclarera qu’il s’agit là d’un ouvrage capital, qui influencera Kafka, ainsi que Jünger et les surréalistes. Il fonde avec Vassili Kandinsky l’association du Cavalier bleu et illustre les ouvrages d’Edgar Allan Poe, de Fiodor Dostoïevski, de E.T.A. Hoffmann, et bien d’autres. Son travail est considéré comme dégénéré lors de l’arrivée du fascisme et il se retire dans la solitude. Il reçoit le prix de la Ville de Vienne pour les Arts visuels en 1950.

C’est dans les vicissitudes, le fantastique et le rêve, les crises, les doutes qui ont émaillé la vie d’Alfred Kubin, que toute son œuvre qui comprend des milliers de dessins s’est construite.

Il meurt en son manoir de Zwickledt en août 1959.

« Le véritable spectateur, déclarait-t-il lors d’un vernissage, tel que je le souhaite, ne se contenterait pas de regarder mes dessins d’un œil ravi ou critique ; son attention, comme mue par un frôlement secret, devrait se tourner vers la chambre noire riche d’images de sa propre conscience onirique. Car, que nous le sachions ou non, nous possédons tous au plus profond de nous-mêmes l’héritage d’un passé intime prodigieux. ».

 

L’Autre côté

Le Cabinet des curiosités

Le travail du dessinateur

Histoires burlesques et grotesques

Ma Vie.

Clo Hamelin

homme
Alfred Kubin

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