UN AIR DE BARTLEBY
4e volet
Un gnostique_ il disait : « Celui que nous appelons Dieu ne fut que le copiste faible et servile d’un livre qu’il maudissait. »
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Pour un copiste, le destin n’a qu’un seul visage, celui du chef de service. Inutile de tenter d’échapper à son emprise tyrannique. Les retenues sur traitement peuvent pleuvoir comme la foudre des anciens dieux.
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Les dix commandements du copiste :
1 Au sens du texte tu ne t’attarderas pas.
2 Tu n’inventeras point.
3 Ton chef de service honoreras.
4 Tu ne convoiteras ni les manchettes ni le porteplume de tes collègues.
5 Tu adopteras la manière la plus impersonnelle.
6 Tu ne connaîtras pas le plaisir du texte.
7 Toute ambition tu tairas.
8 Les ratures tu haïras.
9 Tu ne griffonneras pas dans les marges.
10 Le bureau à ta maison préférera.
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Dès le plus jeune âge, il avait commencé à décevoir. Ses parents eussent voulu qu’il devînt notaire. La simple exécution des tâches de copie lui suffisait. Il pratiquait avec zèle l’art de la déception et détestait ce que Pascal appelle « les grandeurs d’établissement ». Il acceptait sa médiocrité, une médiocrité tendue jusqu’au sacrifice. Quand son chef voulait lui infliger une admonestation, il se répétait à voix basse des extraits des Trois discours sur la condition des grands.
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L’après-midi il sommeillait à l’ombre des archives, rêvant de paysages exotiques et de duplicatas.
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Il y a bien longtemps il eût rêvé d’une médiocrité plus haute, presque aristocratique.
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Ce jour-là, il rejoignit son domicile avec plusieurs heures de retard. C’est que le chef lui avait confié le traitement en urgence de dizaines de dossiers supplémentaires. Il s’y attela goulûment. À son retour du bureau, la vieille gouvernante lui demanda s’il voulait encore passer à table. Il répondit qu’il s’était goinfré au travail.
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Le bureau d’un ministère ou la salle voûtée d’un scriptorium, lequel de ces lieux dédiés à la copie est-il le plus adapté pour l’assassinat ?
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_I would prefer not to?
_ To do? To be?
_ Or not to.
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Il se dit qu’un jour il pourrait quitter le ministère et gagner son ordinaire en recopiant des partitions musicales. Ah, passer le reste de sa carrière — car un fonctionnaire n’a pas de vie, mais une carrière — en fréquentant les grands génies, Bach, Beethoven, Chopin ! Sans oublier les nouveaux talents pour qui il deviendrait vite indispensable. Il se dit également : « Les livres de comptes et les quittances manquent sérieusement d’appogiatures ».
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Histoire de « Droit dans mes bottes » _ Un matin, son chef, celui dont le sourire mesquin restait collé aux lèvres, aussi rigide qu’un serre-dents de boxeurs, son chef, c’est-à-dire son supérieur comme on dit au bureau, l’enjoignit à exercer une tâche bien délicate, copier sans trembler un texte sacré. Il s’agissait du livre saint parmi les livres saints, la liste des avancements en grades et promotions diverses promulgués par ordre de mérite au sein du ministère pour la nouvelle année civile. Son collègue Potasson, l’inénarrable Potasson, l’insecte aux mains moites et au regard oblique, l’homme qu’il rêvait d’étrangler toutes les nuits, venait encore de gagner vingt points d’indice sur son traitement. Il fut pris d’un spasme violent à l’estomac et passa de peu à côté de l’irréparable. Il eût été si facile de biffer malencontreusement le nom du bureau bouffi et rougeot. Mais sa main n’avait pas failli. Ainsi qu’il avait l’habitude de le faire savoir en public, il était resté encore une fois droit dans ses bottes, une expression qui avait donné naissance à son surnom, un sobriquet dont on ne manquait pas de se gausser en son absence.
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Impavide, il recopiait avec la même morgue désabusée les déclarations de naissance, les bans à l’occasion des mariages et les avis de décès. Rien de cela ne parvenait à le toucher. Il se serait bien mouché dans une fiche d’état civil. Seule comptait l’enveloppe qu’il touchait à la fin du mois. Le rire et les larmes ce n’était pas pour lui. Il accomplissait son service sans que l’on ne pût rien lui reprocher. Et ça, c’était très beau.
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Jean-Yves Jouanney rapporte dans Artistes sans œuvres l’anecdote suivante : « L’artiste Gérard Collin-Thiébaut a recopié sur trois épais cahiers Clairefontaine L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert. Il a commencé sa tâche de copiste le 17 mai 1985 — le lendemain du jour où le romancier avait achevé son manuscrit, le 16 mai 1869 — pour atteindre la dernière page le dimanche 13 octobre 1985. Les trois cahiers furent exposés dans une vitrine au centre de la salle Coypel de la Bibliothèque Nationale le 18 novembre 1985 — lendemain du jour anniversaire de la première édition du livre de Flaubert (17 novembre 1869).
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Certains méchants esprits affirment que des chapitres entiers du Quichotte n’ont pas été écrits par Pierre Ménard, mais par Adolfo Bioy Casares.
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_ I would prefer not to
_ Indeed!
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La plume et le néant.
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Toujours chez Jean-Yves Jouannais : « Car le copiste, dans ses versions modernes, est un ironiste. S’il n’est pas ironiste, il est alors abruti. Pas d’intermédiaire, de territoires aux populations contrastées entre César Paladion et les deux commis aux écritures flaubertiennes. Le scribe est pur esprit ou simple mécanique, inspiré ou dépourvu de toute intelligence. »
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« Allez, allez, en prison ! En prison pour médiocrité ». Cette réplique tirée de La Reine morte peut paraître étonnante. Tel est le terrible arrêt que le vieux roi Ferrante édicte en son palais de Montemor-o-Velho contre son fils Pedro, un fils qu’il juge falot et lâche, incapable de renoncer à sa passion pour Inès de Castro. En effet, en dédaignant l’Infante de Navarre, l’héritier du trône — qui a caché à son père son mariage avec Inès — met en grande difficulté, au nom d’un intérêt personnel purement sentimental, les engagements diplomatiques de son pays, l’alliance avec l’Infante ayant pour but de consolider la position du Portugal face au danger castillan. Le sentimentalisme contre la raison d’État, en quelque sorte.
Cette condamnation pourrait-elle s’appliquer à nos cloportes ? Imaginerait-on un copiste en prison ? La geôle pour nos scribouilleurs, au cachot les plumopompes et plumostases ! La condamnation est bien sévère ! On peut imaginer un poète en prison tel Le Tasse de Delacroix, qui, loin de la folie grossière des hommes, cherche dans l’escalier de vertige l’étoile inaccessible de Don Quichotte. On se souvient du sublime Cassou composant sans papier ni crayon dans le noir habité de sa cellule ses trente-trois sonnets. Et que dire de Monsieur B., l’incroyable joueur d’échecs de Zweig ? Ces images romantiques font rêver. Ce n’est pas le cas du bureau. La médiocrité, celle du bureau, qui exhale ses effluves mesquins et encrasse jusqu’aux boutons de chemises, cette médiocrité qui ne connaît de temporalité que celle des horloges et de loi que celle de l’obéissance aveugle — Ah, Bartleby, toi tu aurais peut-être pu sauver tes frères ! — cette misère, aucune transcendance ne semble pouvoir lui donner la possibilité de se dépasser. La prison des copistes, leur prison mentale, elle est indissociable de leur condition. Même si elle ne peut les sauver, seule la littérature peut un temps les faire resplendir sur la façade grise de leur aliénation bureaucratique.
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Borges explique qu’en écrivant le Quichotte, Pierre Ménard a recours à des archaïsmes. La langue que transcrit le copiste n’est ni ancienne ni moderne. Elle ne prend pas place dans l’histoire des langues, car c’est un idiome sans vie et dont la raideur, la roideur dirait Flaubert, ne fait même pas rire le bourgeois.
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_ Il would prefer not to.
_Realy?
Daniel Kay
Lire le volet précédent https://lecontrehasard.com/un-air-de-bartleby-3e-volet/