LE MODÉRATEUR

Brice Torrecillas n’aime pas le mot qui donne son titre à son livre. Le « modérateur » lui paraît administratif, presque bureaucratique. Il évoque quelqu’un qui contrôle, tempère, surveille. Or, depuis des années, l’auteur anime des rencontres littéraires. Il lit, prépare ses questions, accueille les écrivains, tente de faire circuler la parole. La nuance est importante. Le titre du livre repose d’ailleurs sur ce léger malentendu.

À force de fréquenter librairies, médiathèques et festivals, Brice Torrecillas a rencontré plus de six cents auteurs. Un tel chiffre pourrait faire naître un catalogue de souvenirs ou un carnet de coulisses plus ou moins mondain. Le Modérateur emprunte un autre chemin. Les écrivains sont partout dans ces pages, mais le véritable sujet est celui qui leur fait face.

Car il existe une étrange dissymétrie dans les rencontres littéraires. Tout le monde regarde l’auteur. Personne ou presque ne regarde celui qui pose les questions. Brice Torrecillas décide de déplacer légèrement l’objectif.

Le livre avance par scènes, par fragments, par souvenirs. Une femme au chignon revient régulièrement assister aux rencontres. Toujours installée au fond de la salle, elle noircit méthodiquement un cahier dont personne ne saura jamais ce qu’il devient. Un adolescent demande à un écrivain de dédicacer un livre pour l’anniversaire de sa mère. L’auteur inscrit alors sur la page de garde : « Pour Christiane, à qui je souhaite un bon anniversaire et une bonne lecture ! Léon Tolstoï. » Le libraire enregistre aussitôt la vente d’un exemplaire de Guerre et Paix. La scène est drôle, absurde, parfaitement racontée.

Ces anecdotes pourraient n’être que des parenthèses amusantes. Elles constituent pourtant la matière même du livre. Torrecillas possède un sens très sûr de l’observation. Les spectateurs, les libraires, les attachées de presse, les écrivains eux-mêmes sont saisis à travers un geste, une manie, une manière de parler. Une femme révèle systématiquement la fin des romans pendant les échanges avec le public. Un homme utilise chaque séance de questions pour raconter sa propre vie. Une admiratrice glisse discrètement son numéro de téléphone à Jean-Christophe Rufin avec ce mot : « J’adore l’écrivain, j’aimerais connaître l’homme. »

On comprend alors que les rencontres littéraires ne servent pas seulement à parler de littérature. Elles offrent un observatoire des comportements humains. Le livre devient peu à peu une galerie de portraits.

L’une des plus belles réussites de Brice Torrecillas consiste à ne jamais céder à la moquerie. Il décrit les ridicules, les maladresses, les vanités, mais sans cruauté. Même les auteurs qui l’ont déçu restent anonymes. Celui qui recycle à l’infini les mêmes réponses promotionnelles. Celui qui répond avec mépris. Celui qui transforme l’entretien en numéro parfaitement rodé. L’auteur préfère s’interroger sur sa propre réaction plutôt que juger.

Cette bienveillance trouve son origine dans une forme d’admiration revendiquée. Brice Torrecillas admire les écrivains. Le mot est aujourd’hui presque embarrassant tant la distance critique semble devenue la règle. Lui l’assume. Il raconte son émotion lorsqu’il rencontre certains auteurs, son trac avant de monter sur scène, sa peur constante de ne pas être à la hauteur.

Le passage consacré à Annie Ernaux est à cet égard remarquable. Non parce qu’il révèle quelque chose sur la future prix Nobel, mais parce qu’il montre un homme vaciller. Une spectatrice critique bruyamment ses questions pendant la rencontre. Le modérateur perd pied. Son récit restitue avec précision la honte, la confusion, la sensation de continuer à parler alors qu’une partie de lui-même a déserté la salle. Derrière le professionnel apparaît soudain une vulnérabilité qui donne au livre sa profondeur.

Car Le Modérateur est moins un livre sur la littérature qu’un livre sur l’écoute. Écouter un auteur. Écouter un public. Écouter ce qui surgit dans une conversation lorsque personne ne cherche à avoir le dernier mot.

À l’heure où chacun semble sommé de commenter, réagir, prendre position, Brice Torrecillas rappelle discrètement la valeur d’un rôle plus modeste : celui qui consiste à poser une question puis à laisser la place à la réponse.

 

Brice Torrecillas ©Hélène Ressayres

Parmi les centaines d’écrivains que vous avez rencontrés, quelle est la rencontre que vous n’avez jamais oubliée et pourquoi ?

Choix très difficile : il y en a beaucoup qui sont, pour moi, inoubliables. La première qui me vient en tête, peut-être parce qu’elle est assez récente : Laura Vazquez à la librairie Ombres Blanches de Toulouse. Venue pour évoquer son roman « Les Forces », elle a lu de longs extraits sous sa casquette noire, et a répondu à mes questions avec une intensité, une sincérité et une générosité exceptionnelles. Il n’y avait pas la moindre pose, juste l’envie de transmettre de la manière la plus juste ce qu’elle ressentait. Dans la salle archi-comble, je n’ai pas dû être le seul à avoir des frissons…

Vous racontez dans votre livre des moments de grâce mais aussi quelques déconvenues. Quelle a été votre plus grande surprise lors d’une rencontre littéraire ?

En ce qui concerne les déconvenues, celle d’entendre une spectatrice râler après moi alors que j’interrogeais Annie Ernaux. J’étais liquéfié ! Mais l’histoire s’est bien terminée car l’autrice s’est procuré mon adresse pour me rassurer sur la pertinence de mon interview. Une petite correspondance a suivi, et j’ai animé plus tard une autre rencontre avec elle au sujet du livre « Les Années » (son chef-d’œuvre à mes yeux). La spectatrice acariâtre n’était sans doute pas là : tout s’est formidablement bien passé.

Y a-t-il une anecdote que vous avez hésité à raconter avant de l’inclure dans Le Modérateur ?

Si vous le voulez bien, je vous parlerai plutôt d’une anecdote que j’ai finalement écartée. Elle concernait un primo-romancier qui avait écrit un livre particulièrement provocant ; il était notamment question de nécrophilie. La littérature ne doit rien s’interdire, j’en suis persuadé, et j’ai interrogé cet auteur comme j’aurais interrogé n’importe quel autre. À ceci près qu’il prenait un plaisir un peu vain à proférer des horreurs face au public, ravi comme un gosse qui dit ses premiers gros mots. Et quand j’ai commencé à raconter cette anecdote pour mon livre, j’ai eu le même sentiment : c’était un peu vain. Il valait mieux tourner la page…

Brice Torrecillas, Le Modérateur, Les Éditions Arcane 17, 120 p., 12€

Parution mai 2026

Le modérateur

Sophie Carmona

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