SIMÉRA EN CRÈTE

Siméra en Crète

Pendant plusieurs semaines, Catherine Sourd ne sait plus ce qui se passe sur la planète.

Elle ignore les crises politiques, les guerres, les catastrophes, les débats qui agitent les journaux. Elle ne consulte ni radio ni télévision. Aucun écran ne vient interrompre ses journées. Elle traverse simplement la Crète à cheval.

Aujourd’hui, cette situation paraît presque irréelle.

C’est pourtant l’une des découvertes les plus troublantes de Siméra en Crète. Au détour d’une page, la voyageuse réalise qu’elle a complètement perdu le fil de l’actualité. Plus surprenant encore : cela ne lui manque pas.

Pourtant, cet oubli progressif du monde n’est qu’une conséquence du voyage. Le véritable sujet du livre est ailleurs.

Publié bien des années après le voyage qu’il raconte, Siméra en Crète n’est pas seulement un récit d’errance dans la Grèce rurale des années 1980.

C’est le témoignage involontaire d’une disparition temporaire.

En 1982, alors qu’elle vit à Athènes, Catherine Sourd découvre une forme d’absence devenue presque inimaginable aujourd’hui : celle d’une vie entièrement occupée par ce qui se trouve devant soi.

Tout commence à Athènes. Un jour, elle décide d’acheter une jument et de partir seule sur les chemins crétois. Le projet paraît absurde. Elle connaît imparfaitement la langue. Elle ne dispose d’aucune organisation particulière. Pourtant elle part.

Très vite, les préoccupations ordinaires se réduisent à quelques questions élémentaires : où trouver de l’eau ? Où dormir ? Que mangera Siméra ? Le sentier est-il praticable ?

La civilisation se contracte.

À mesure que les kilomètres défilent, les grands sujets abstraits disparaissent. Le réel reprend toute la place.

Il faut lire les pages consacrées à la soif pour comprendre ce déplacement. Dans la Crète de Catherine Sourd, l’eau n’est pas une commodité. Elle devient parfois une obsession. Une source aperçue au loin suffit à modifier le cours d’une journée. Un refus d’eau devient un événement moral. Une gourde remplie représente une richesse.

Même chose pour le pain.

Aujourd’hui encore, nous parlons du pain comme d’un aliment banal. Catherine Sourd observe les femmes qui moissonnent, battent le blé, tamisent la farine, pétrissent la pâte et alimentent les fours. Soudain, le pain retrouve son épaisseur historique. Derrière une simple miche apparaissent des mois de travail, des saisons entières et une communauté humaine.

Le livre regorge de ces révélations discrètes.

Un vieil homme aide sa jument à boire.

Trois femmes vêtues de noir apportent de la paille.

Des enfants accompagnent la voyageuse et veillent sur Siméra.

Un berger solitaire parle de ses fils partis vivre en ville.

Catherine Sourd sait reconnaître les événements là où les autres ne voient que des détails. C’est particulièrement vrai dans sa relation avec Siméra. Peu à peu, la jument cesse d’être une simple monture. Elle devient une partenaire de voyage. Parfois même, la plus raisonnable des deux. Lors d’un passage particulièrement dangereux, elle refuse obstinément d’avancer et sa cavalière finit par comprendre qu’elle avait raison. Entre elles s’installe une confiance silencieuse qui constitue le véritable fil rouge du récit.

Mais Siméra en Crète est aussi le récit d’une femme seule dans la Crète rurale de 1982. Les habitants s’étonnent de la voir voyager sans mari. Certains l’accueillent avec une bienveillance désarmante, d’autres la mettent mal à l’aise. À un moment essentiel du livre, elle comprend que sa véritable peur n’est ni la montagne, ni la nuit, ni les animaux, mais la violence potentielle des hommes.

Lorsque vient le moment de vendre l’animal sur un marché crétois, l’émotion est d’autant plus forte qu’elle demeure contenue. Catherine Sourd ne dramatise rien. Elle regarde simplement partir celle qui a partagé ses journées.

Cette retenue accompagne le livre d’un bout à l’autre. À aucun moment il ne cherche à fabriquer du sens.

Il ne prétend pas livrer une philosophie du voyage.

Il ne transforme pas son autrice en héroïne.

Il raconte.

Une source.

Un chemin.

Un village.

Une nuit.

Un cheval.

Et de cette accumulation de choses modestes naît peu à peu quelque chose d’inattendu : le portrait d’un monde où le temps n’avance pas à la vitesse des informations mais à celle d’un animal qui marche.

En refermant Siméra en Crète, on se surprend à envier cette disponibilité, cette capacité à vivre plusieurs semaines sans chercher autre chose que ce qui se trouve devant soi.

Une source quand on a soif.

Un arbre quand il fait chaud.

Un village avant la nuit.

Et, quelque part sur le chemin, une jument nomm

ée Aujourd’hui.

Catherine Sourd, Siméra en Crète, Éditions des instants, 120 p., 14€

Siméra en Crète – Catherine Sourd – ÉDITIONS DES INSTANTS

Parution mai 2026

Sophie Carmona

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