Avec Souvenirs d’un enfant de la balle, Denis Grozdanovitch livre bien davantage qu’un récit sportif. L’écrivain revient sur sa jeunesse de joueur de tennis de haut niveau et compose une méditation sensible sur la mémoire, le geste, le temps, le plaisir du jeu et l’inspiration.
Ancien champion junior, Grozdanovitch entraîne le lecteur dans les clubs de tennis de l’après-guerre, depuis les courts du Mesnil-le-Roi jusqu’au Tennis Club de Paris, en passant par Roland-Garros et Monte-Carlo. Le jeune joueur y côtoie quelques figures légendaires : René Lacoste, Jean Borotra, Budge Patty, Ken Rosewall ou encore Rod Laver. Pourtant, le livre ne cherche jamais à impressionner par son palmarès ou ses rencontres. Chaque souvenir devient au contraire l’occasion d’une réflexion plus vaste sur l’art du jeu.
L’auteur décrit avec un humour tendre un univers aujourd’hui disparu, où le fair-play, l’élégance et une certaine désinvolture aristocratique semblaient encore régner sur les courts. Il évoque les conseils de René Lacoste, les facéties de Borotra, la distinction entre amateurs et professionnels, mais aussi l’évolution du matériel sportif, depuis les raquettes métalliques jusqu’à l’arrivée du graphite. À travers ces souvenirs, il oppose discrètement cet âge du tennis à l’univers contemporain de l’hypercompétition.
L’un des fils conducteurs du récit est la fascination de Grozdanovitch pour les sports de raquette. Le tennis dialogue constamment avec le squash et surtout avec la courte paume, ancêtre du tennis. Cette passion lui permet d’évoquer l’histoire du jeu, les expressions françaises héritées de la paume — comme épater la galerie ou rester sur le carreau — et de rappeler que les sports transportent avec eux tout un patrimoine culturel.
Mais le cœur du livre réside sans doute dans l’évocation de ces moments de grâce que les sportifs appellent aujourd’hui « entrer dans la zone ». Lors d’un tournoi à Monte-Carlo, l’auteur raconte avoir connu un état presque mystérieux où les gestes semblaient s’exécuter d’eux-mêmes, comme guidés par une présence intérieure. Loin d’être une simple anecdote, cette expérience constitue le véritable centre de sa réflexion. Elle devient le point de rencontre entre le sport et la création artistique. Denis Grozdanovitch établit un parallèle saisissant entre cet état d’abandon du joueur et celui de l’écrivain inspiré, lorsque les mots semblent se dicter eux-mêmes.
Le tennis apparaît alors comme une école de connaissance de soi. À travers les victoires, les défaites, l’anxiété de la compétition ou le plaisir du jeu pur, l’auteur interroge ce qui pousse l’être humain à rechercher ces instants rares où tout devient simple et évident.
Servi par une écriture précise, érudite et légère, Souvenirs d’un enfant de la balle est un livre de souvenirs, certes, mais aussi un essai sur la beauté du geste et sur les mystérieux mécanismes de l’inspiration. En faisant dialoguer sport, littérature et mémoire, Denis Grozdanovitch montre qu’un court de tennis peut parfois conduire aux mêmes révélations qu’une page d’écriture. Plus encore qu’un récit de champion, ce texte apparaît comme une méditation sur la grâce, le jeu et les instants privilégiés où l’homme semble accéder à une forme de liberté intérieure.
Denis Grozdanovitch, Souvenirs d’un enfant de la balle, 48 p., 15€
Parution juin 2026
« Souvenirs d’un enfant de la balle » de Denis Grozdanovitch | La Pionnière
Sophie Carmona
