LA GONDOLE DE NOAILLES

Venise, Île de San Giorgio, 1986 — Bernard Buffet

La Gondole de Noailles

Août est le mois de la constance, la saison de la pesanteur, de la lassitude inlassable. L’ennui y est paisible, voire enviable. C’est le moment où l’on prend véritablement congé de sa vie avant d’y revenir pour un an. Août est une exception en somme, une espèce de pause, où la sieste sur le sable accompagne la sieste du sablier. J’ai pour ma part élu mon domicile temporaire à Venise, sirotant un bellini sur la terrasse d’un célèbre café de la place Saint-Marc, savourant la dolce vita au pied du palais des Doges. Venise, qui est en quelque sorte l’août des villes, les vacances de la géographie…

Raconter Venise… Un beau projet autant qu’un marronnier. Quel auteur n’a pas déjà écrit sur la Sérénissime ? Et pourtant, l’exercice demeure séduisant : Paul Morand n’écrivait-il pas dans Venises : « Je reste insensible au ridicule d’écrire sur Venise » ? C’est néanmoins une autre plume que je convoquerai ici : Anna de Noailles. Dans son poème « Nuit vénitienne », extrait de son recueil Les Vivants et les Morts, l’autrice s’extasie en effet :

Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,

Luisent sur le canal, somnolent, arrêté,

Qui semble une liquide et molle éternité…[1]

Quelle langoureuse expression : un liquide et molle éternité » ! Immédiatement, l’image m’évoque le vin. Bien entendu, c’est sur la cité des Doges que s’épanche la poétesse ; cependant, comment ne pas dresser un parallèle avec ma boisson préférée ? J’ai toujours eu ce sentiment, en faisant circuler rouge ou blanc dans ma bouche, que s’y déposait une longueur infinie, une texture immuable, mais presque par flegme, comme si la sensation était trop paresseuse pour s’éclipser d’elle-même. Eh bien, cette persistance, je l’ai vécue pour la première fois à Venise.

Je me souviens de ce séjour magique avec douceur : mon condisciple de la Sorbonne s’y était d’abord opposé, prétendant que « Venise, ça pue et c’est plein de pigeons ». Toutefois, je m’inquiétai tant du réchauffement climatique et de la montée des eaux qui risquait d’engloutir la ville qu’il y consentit finalement : « Si tu y tiens… se résigna-t-il. Mais je te préviens : je ne fais pas le pitre en gondole, c’est un attrape-touriste. » J’étais sincère : naïvement, je pensais que, dans une dizaine d’années, Venise appartiendrait aux légendes révolues telle une moderne Atlantide.

Heureusement, Venise, stoïque, est toujours debout.

Notre arrivée dans ce dédale de venelles et de canaux grilla la politesse de mes espérances : c’était le lieu le plus époustouflant que j’avais jamais vu. Ces reflets mouvants de l’eau contre les ponts en manière de flammèches paradoxalement aqueuses, ces couleurs chatoyantes comme sur la palette d’un peintre de la Renaissance, ces églises qui surgissaient des flots comme des mirages baroques, tout concourait à cette évidence : nous avions fait escale dans la plus belle ville du monde – cette affirmation est certes un lieu commun, mais à propos d’une ville qui, elle, n’a rien de commun. « Je ne voulais pas te croire, concéda mon compère, mais je pourrais mourir ici, tu vois. C’est une telle gifle, le reste m’indiffère à présent. Les partiels du moins. »

Ébahis par ce spectacle, nous décidâmes d’arroser notre félicité de vin. Les crus italiens nous étant inconnus, nous décrétâmes qu’il était raisonnable d’en goûter le maximum à défaut de pouvoir les goûter tous. Barolo, chianti, amarone, nous enfilions les verres comme les boules chamarrées d’une guirlande de Noël. Matin, midi et soir : il était hors de question de chômer, nous avions tant à apprendre ! Nos journées alternaient vapeurs de cuite et circuits en vaporetto.

De telle sorte que, rapidement, je me mis à tanguer. Mon ami n’éprouvait rien, lui, au-delà d’une indéniable griserie, tandis que moi, je titubais irrésistiblement. Je me demandai d’emblée si ce n’était pas la ville elle-même qui oscillait, ballotée par le flux et le reflux ininterrompus de l’Adriatique. Mon camarade se gaussa : « Écoute vieux, tu ne tiens pas l’alcool, c’est tout. » Je me convainquis de son analyse mais, peu enclin à abdiquer notre initiation intensive à l’œnologie de la Botte, je rassurai mon oreille interne par la perspective de notre rentrée prochaine à Paris.

Que nenni !

Le retour n’y changea rien : c’était Paris qui, maintenant, girait. Une angoisse me saisit. Je crus à une ivresse irréversible, je crus que je m’étais perché avec Dionysos au sommet de l’Olympe et que je ne pourrais plus jamais en redescendre. Je crus que le vin s’était irrémédiablement ancré en moi. Lundi, mardi, mercredi… dimanche ! Il me fallut une semaine pour, enfin, ne plus avoir le tournis. Ouf ! J’étais rasséréné : le temps avait dissipé cette affection tout compte fait bénigne.

Désirant en savoir plus, je consultai des forums de voyage sur le web et compris qu’en réalité, j’avais simplement le mal de mer, et que c’était l’emploi quotidien du vaporetto qui m’avait donné ces vertiges, assez fréquents chez les visiteurs de la lagune. Autrement dit : ce n’était pas le vin qui avait perduré en moi – c’était Venise.

La confusion était légitime : le vin, à l’instar de Venise, est un rempart contre la fuite du temps. Les époques, les États, les Hommes passent – le vin et Venise restent. C’est tout le charme et la noblesse de la vigne : de nous rappeler qu’à l’heure de l’urgence permanente, notre monde est malgré tout façonné par le temps long. Qu’à l’heure de la course au grand capital, nous pouvons capitaliser sur la patience de nos vignerons. Qu’à l’heure du zapping incessant, nos vignerons veillent sur notre bien le plus précieux : la transmission. Et si le vin comme Venise étaient les fondements insubmersibles de notre civilisation ? Cette « liquide et molle éternité » chantée par Anna de Noailles. Si le vin était l’essence de notre mémoire collective ? Car une bouteille de vin est un pan d’histoire dont chaque gorgée conjugue le verbe au présent.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

© XAVIER CHAPUIS

[1] DE NOAILLES, Anna. Les Vivants et les Morts. Arthème Fayard et Cie, Paris, 1913.

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