Katsushika Ōi, folle de peinture
Son nom, changeant comme le ciel à chaque palier de sa vie, mais désormais Katsushika Hokusaï, a traversé les mers tel le vent. Cette vague d’un autre temps est venue baigner les rêves des artistes européens des XIXe et XXe siècles, se poser sur leurs lèvres, dans leurs couleurs, sur leurs toiles. Il a laissé derrière lui près de 30 000 morceaux de vie, instants de jardins, passages du temps, sur le papier.
L’ukiyo-e, « monde flottant », notion de l’impermanence, récupérée dans l’industrie de l’Art nouveau, fleurit les murs, les services de table, les tissus, les lampes.
Penché sur son ouvrage avec passion dans son simple atelier, Hokusaï a longtemps été considéré, par ceux qui ne savent pas voir, comme un simple artisan parmi d’autres, et baptisé avec mépris « l’amuseur de la canaille ».
Mais il est un autre pinceau, noyé d’encre, qui frôle le papier de fibre de mûrier, le washi, tendrement, d’une délicatesse de pétale, sans bruit.
Une présence, dont aucun livre d’exposition n’a jamais parlé.
Dans tout ce capharnaüm d’atelier, aux odeurs de sueur et d’encre de Chine amère, au sol recouvert de multiples feuilles froissées, de bols de bois à pigments, de tissus chamarrés, de pinceaux, d’assiettes de nourriture délaissée, une présence oubliée, mais tenace et productive s’affaire, penchée sur le sol, peignant comme on respire, le nez collé au motif. Elle a toujours été là, à grandir au cœur de ce lieu, où l’art n’est pas un métier, mais une manière de respirer, où le papier, l’encre, le trait forment le pain quotidien. Dès l’aube de sa vie, elle apprend patiemment au rythme de ce père consciencieux et ferme, ce fou de dessin, comme il se nommait lui-même, ainsi qu’auprès de Tsutsumi Torin III, peintre réputé de l’école Kano, chaque trait de pinceau, chaque couleur, chaque geste répété comme une prière. De cette double formation naît un savoir-faire, une précision, un art du regard sur les choses et les gens. Les nuques inclinées, à la pâle carnation, le bout des doigts qui retiennent une manche, la lumière de la lampe passant sur les visages. Des soieries qui miroitent sous la flamme, les nuits calmes des jardins parfumés, presque silencieuses. Tout est paisible, rien ne bouge. Ōi accueille tout sans jugement. Chaque détail compte : un pli, une mèche, une transparence.
Cette main cachée, une ombre pourrait-on dire qui passe inaperçue, discrète, est autant nécessaire qu’une lampe dans une pièce sans fenêtre. On se souvient du nom du père, vaste comme le mont Fuji, mais celui de cette petite femme est resté plus loin, à la manière de ces fleurs précieuses qui se développent à l’ombre, et porte en lui toute la finesse et l’aptitude. Elle est sans doute la véritable figure derrière certaines œuvres de son père.
Peintre et poète, Katsushika Ōi, enfant d’une deuxième femme d’Hokusaï, est née en 1800, elle a un frère et une sœur, et un demi-frère et deux demi-sœurs du premier mariage.
Sur ce terreau fertile, Ōi pousse comme une herbe folle. Vivant dans un monde où les femmes doivent se taire, et où l’on pense que l’ignorance est leur vertu principale, elle choisit le pinceau.
Elle épouse l’artiste Minamizawa Tōmei, un élève d’Hokusaï, vers 1824. Ils ne s’accordent pas et, à l’instar de certaines plantes inconciliables avec d’autres, elle le considère comme un piètre artiste. Ils divorcent vers 1827, elle ne se remariera pas. Le retour vers le père s’apparente plus à une fidélité à ce qui la définit, le travail, la création, qu’à un échec de ce mariage. Ōi aide Hokusaï dans son art et commence sa propre production. Elle contribue dans l’ombre de son père à cette saga artistique. Là où la bienséance demande l’effacement, l’artiste donne naissance à des corps de femmes, des soieries, des clairs obscurs mystérieux, des silences, du plaisir. Elle exécute des estampes de belles femmes, les bijin-ga, qui traversent l’espace avec grâce et silence. À propos de ces portraits, Hokusaï dira « Mes bijin-ga ne valent pas ceux d’Ōi. ». D’autres témoignages relatent qu’elle jouira d’une grande considération dans son entourage. Elle s’essaie à la calligraphie et à d’autres formes graphiques. Elle produira également des images érotiques, des scènes de la vie quotidienne. Dans ses scènes intimes, ses portraits, une sorte de modestie s’opère, comme un secret, retenir toute la réalité du monde dans un regard, une attitude. Sa main se confond souvent avec celle d’Hokusaï, dans une même respiration ; certaines œuvres se distinguent difficilement de celles de son père, tant ils sont si proches l’un de l’autre. Un travail à quatre mains.
Cette rebelle ne fait pas la cuisine, ne coud pas, ne nettoie pas la vaisselle, ne porte pas trop d’attention à sa mise, mais aime à toujours être bien coiffée, les mains virevoltant dans sa chevelure pour en rassembler les mèches indociles. On la décrit comme peu attirante, dotée d’un long menton qui lui vaudra de la part de son père le sobriquet de « Aguego Chin Chin ». Le crime de ne pas savoir coudre est également associé à ce surnom. Considérée comme autoritaire et assez masculine, son verbe est haut et son sourire rare. On dit qu’elle boit. Mais la délicatesse, la finesse et la tendresse avec lesquelles elle peint cette courtisane sous les cerisiers dans la nuit montrent que le soin apporté à cette œuvre ne laisse guère présager ce caractère morose et alcoolique. Cette femme est un grand mystère, elle est libre. Elle fume la pipe, boit le saké et fréquente le Yoshiwara, « la lande aux roseaux », à Edo, le quartier des plaisirs, pour y esquisser les silhouettes des jeunes femmes.
Dans ce quartier s’épanouit une pléthore d’acteurs, de poètes et de peintres. Utamaro, Hiroshige, Eisen. On se fréquente, on se jalouse, on se copie, on s’entraide aussi, avec une certaine liberté de mœurs, en dépit du pouvoir militaire et de la censure tenace. Le quartier de Yoshiwara cloisonne les jeunes filles vendues par leurs parents depuis leur plus tendre enfance. Derrière les barreaux à peine à l’abri du regard des hommes qui les dénudent, elles rêvent de nuages, d’un éclat de ciel pur à quoi se rattacher. Katsushika Ōi, en tant que femme, ne peut entraver son désir de montrer au monde l’esclavage sexuel qui emprisonne ces femmes et ces jeunes filles. Certaines, malades ou n’ayant pas de succès, sont renvoyées dans les maisons de bas étage. On punissait sévèrement celles qui cherchaient à s’évader.
C’est dans le tableau de cette tranche de quotidien misérable des femmes de Yoshiwara, « Scène nocturne dans le quartier de Yoshiwara », que le talent de Katsushika Ōi se révèle d’un réalisme saisissant. C’est l’atmosphère particulière de ce quartier qu’elle exprime. Elle va saisir, avec justesse, les lumières de soie des vêtements, les gestes, l’infortune de ces femmes. Derrière les barreaux de bois d’une maison du quartier des plaisirs, les jeunes prostituées apparaissent vêtues de leurs plus beaux atours, tandis que dans l’ombre les hommes guettent, on peut sentir leur convoitise à la lumière des lanternes de nuit, les tōrō. Cette œuvre singulière fut déterminante dans son travail. Par l’utilisation des ombres et des lumières, du reflet des soieries, l’estampe se démarque nettement des standards de l’époque. Aucun peintre masculin n’a jamais réalisé d’image semblable à celle-ci. Ce tableau n’est pas signé, mais dans chaque lanterne du lieu s’inscrivent secrètement en idéogrammes son prénom et son nom d’artiste.
Durant sa vie consacrée à l’Art, elle fut considérée comme l’une des artistes les plus célèbres d’Edo. Du vivant de son père, elle a réalisé des livres illustrés, dont un Manuel pour Femmes imprimé en couleurs éclatantes. L’ironie du sort voulut que sa plus grande renommée vînt de ce manuel, véritable « bible » des codes confucéens de conduite pour les femmes : comment dresser une table, comment se comporter en fonction de l’autorité familiale, comment choisir des tissus… Alors qu’elle ne dressait même pas de table pour le repas et qu’elle possédait à peine une théière.
Hokusaï ayant eu un AVC, elle dut s’occuper de lui et travailler à l’atelier sous le nom de son père. Plus tard, lorsqu’il fut guéri, s’ouvrit une période magique : Hokusaï produisit avec sa fille 36 vues du mont Fuji, dont le Fuji rouge.
Elle prendra la tête de l’atelier jusqu’à la mort de son père et le veillera pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Prise en charge un temps par son frère, Kase Sakijûro, elle s’affranchira comme elle sait bien le faire pour s’installer à Edo et y vendre sa peinture. Profondément bouleversée par la perte de ce créateur, elle s’éloigne de sa famille et de ses élèves, et part voyager avant de mourir autour de l’année 1866.
Alors que des milliers de peintures et de gravures de Hokusaï remplissent comme une nuée de papillons les collections des musées à travers le monde, peu d’œuvres qu’il a produites avec sa fille ont survécu.
© Clo Hamelin
