Cipango

Cipango naît d’un récit. Marco Polo décrit une île située quelque part au levant, chargée d’or et de merveilles. Les cartes la reprennent, les navigateurs la cherchent, Christophe Colomb lui-même croit pouvoir l’atteindre. Dans le nouveau roman de Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango est d’abord cela : un lieu absent auquel le désir finit par donner une géographie.

Mais les mirages ont chez lui une fâcheuse tendance à devenir réels.

Le roman s’ouvre au XVIᵉ siècle, à Salamanque. Donato Belmonte vient d’obtenir son diplôme lorsqu’il apprend l’arrestation de son père par l’Inquisition. L’homme est soupçonné d’être un converso, chrétien en apparence, juif en secret. Donato est désormais menacé à son tour. Il gagne Lisbonne, puis doit quitter précipitamment le Portugal. Un passeport lui donne une nouvelle identité : pour le reste de sa vie, il sera Francisco Zeimoto.

Cette disparition administrative est déjà une manière de naître une seconde fois. Elle annonce surtout l’un des mouvements essentiels du livre : l’identité n’y est jamais tout à fait stable.

Francisco embarque vers l’Orient et le roman prend alors l’allure d’une vaste aventure maritime et historique.

Cipango est au bout du voyage. Ou du moins ce que les Européens appellent ainsi.

Au Japon, Francisco s’éloigne progressivement de celui qu’il aurait dû être. Proche d’un seigneur japonais, amoureux et devenu père, il apprend une autre façon de vivre. Il sait qu’il ne deviendra sans doute jamais japonais, mais découvre la joie de ne plus être entièrement portugais. Le « véritable trésor de Cipango » n’est alors ni l’or ni la conquête, mais la possibilité d’échapper à l’identité dans laquelle on était né.

Seulement, quelque chose cloche.

Et tandis que Francisco poursuit sa route au XVIᵉ siècle, le roman bascule dans un présent traversé par l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle et des technologies capables de brouiller les frontières du réel. La question n’est plus : est-ce vrai ? Elle devient : à partir de quand cela produit-il sur nous les mêmes effets que le vrai ?

À partir de là, le roman cesse d’opposer l’histoire à la science-fiction. Il construit une série de réalités enchâssées dans lesquelles chacune prétend être la bonne.

Le Cipango de Marco Polo était déjà une construction : une terre décrite sans avoir été vue, assez puissante cependant pour envoyer des navigateurs sur les mers. Le Cipango de Blas de Roblès prolonge cette logique. Une fiction n’est pas nécessairement le contraire du réel. Elle peut être ce qui le met en mouvement.

C’est probablement là que le roman est le plus contemporain. Il parle de technologies, d’intelligence artificielle, d’exploration spatiale, de capitalisme et de puissance. Mais derrière ces questions en apparaît une autre, beaucoup plus ancienne : que sommes-nous prêts à croire pour continuer d’avancer ?

Les grandes conquêtes reposent elles-mêmes sur des récits. Il faut une terre promise, un royaume à convertir, une richesse supposée, un ailleurs qu’on présente comme nécessaire. Il faut fabriquer un horizon avant de pouvoir mettre des hommes en marche. À plusieurs siècles de distance, le navigateur, le programmeur et l’entrepreneur obéissent à une logique étonnamment semblable : inventer d’abord le monde dans lequel ils veulent entrer. Le livre en donne presque la formule : il s’agit de « transformer le mirage en réalité ».

Tout Cipango est là.

Sur plus de sept cents pages, Cipango prend la forme d’une épopée historique, maritime, technologique et spatiale. Cette ampleur impressionne même si Blas de Roblès aime les détours, les savoirs, les bifurcations, les explications techniques ou historiques qui rendent parfois très visible l’architecture du roman.

Mais le foisonnement n’est pas gratuit. À mesure que le livre s’étend, le lecteur s’installe dans ses mondes et finit par éprouver lui-même ce que le roman met en jeu : plus nous avons passé de temps dans une réalité, plus il devient difficile d’accepter qu’elle puisse n’être qu’une construction.

Dans les dernières pages, une question finit par remplacer toutes les autres : qu’est-ce qui mérite réellement le nom de réel ?

Est réel ce qui devient irremplaçable.

Cipango naît d’un récit.

Il finit par devenir un monde.

Cipango, Jean-Marie Blas de Roblès, Éditions Zulma, 736 pages, 23,90 €

Cipango – Zulma

Date de parution : 20 août 2026

© SOPHIE CARMONA

 

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