La marge est le royaume de ceux qui s’en emparent.
Marc Roger est lecteur public et n’aime rien tant que déclarer son amour pour la littérature à voix haute au cœur des paysages. Des voyages à pied livre en mains, il en a fait, en France, en Méditerranée, de Saint-Malo à Bamako avec un âne. En 2023, il décide de longer le littoral, depuis la frontière belge jusqu’à la frontière espagnole, sur 5000 kilomètres pendant un an et a la gentillesse de nous en faire profiter à travers ce livre dont l’écriture s’affine de texte en texte.
« Rien ne peut dépasser ce plaisir de gagner le sommet d’une dune ou celui d’une phrase. Les chemins et les textes se comprennent et se lisent par les mêmes mécanismes. La lumière, les odeurs, une virgule, un virage, une incision dans le creux d’une falaise, tout concourt au reflet de la marche dans le geste de lire. »
Il se dit lecteur, pas écrivain, et je partage l’avis de Robert Louis Stevenson dans Essais sur l’art de la fiction : « Le don de la lecture, ainsi que je l’ai appelé, n’est pas très courant ni généralement bien compris. Il s’agit avant tout d’un grand talent intellectuel – d’une grâce, devrais-je dire –, par lequel un homme arrive à comprendre qu’il n’a pas toujours raison, et que les autres, dont il diffère, n’ont pas nécessairement tort. »
Marc Roger a préparé ce voyage pendant deux ans, lisant spécifiquement des livres d’écrivains originaires des lieux qu’il allait traverser afin de leur rendre hommage in situ, faisant ainsi découvrir à ses futurs auditoires des extraits d’ouvrages essentiels sur/de leur région.
Ce voyage est une affaire de famille : sa femme à la logistique littéraire (organisation des lectures, parfois musicales avec Terry Brisack, guitariste, qui travaille en harmonie avec Marc Roger depuis des années), son fils au volant du Nautilus (un camping-car qui le suivra, l’hébergera et le nourrira pendant le voyage) et lui, marcheur aux semelles de vent qui va au-devant des gens se confronter aux éléments. Armé d’un appareil photo prêté par Surfrider Foundation, il devra témoigner du recul du trait de côte, et prévoit de ramasser 3 kilos de déchets par jour tout en participant à 120 lectures publiques.
Ce n’est donc pas qu’un voyage dilettante, littéraire ou sportif. L’engagement politique, citoyen et son rôle de témoin habitent les journées de marche, parfois longues et difficiles, souvent pleines d’une solitude désirée propice aux contemplations, divagations, extases, souvenirs de jeunesse et rencontres heureuses. Un soir de discussion entre le fils marin et le père terrien qui jamais ne navigue, préférant la tension de la limite, une question flotte : « Qu’est-ce qu’un vrai voyageur ? demande le fils. Long silence. Ma réponse est confuse. Sincèrement, je ne pense pas être un vrai voyageur. Je voyage par défaut. Mon départ est une fuite. Je ne peux pas ou n’ai pas le courage de rester. L’aventure, le frisson ne sont pas mes moteurs, mais par contre, la routine, elle, m’effraie, je ferais tout pour la fuir. Or, ici, à Calais, qu’est-ce qui fait le voyage ? La laideur au milieu des usines, Le cauchemar de l’exil de milliers de personnes ? Quels que soient les endroits où je passe, une friche, une décharge ou une lande sauvage, les ordures, les odeurs, les destins, me saisissent, me questionnent, je ne suis plus qu’un témoin, un vecteur. »
Je pourrais pêle-mêle évoquer des rencontres. Celle éblouissante d’un directeur commercial à la retraite qui apprend et déclame chaque jour un poème dans la baie de Somme. Celle d’un ancien stagiaire de quatre-vingt-sept ans qui l’attend au tournant pour lui faire cadeau d’une lecture improvisée. Celle, hélas, du scandale sanitaire des marées d’algues vertes en Côtes-d’Armor. Des falaises qui s’effondrent sur le GR en Seine-Maritime, et, en Normandie, deux jours après son passage, faisant reculer le trait de côte de quinze mètres sur une longueur de quarante mètres, emportant la croix du calvaire des marins. Plus drôle, celle du championnat du monde de lancer d’artichaud en Bretagne. De la venue des gendarmes, sur dénonciation, pour avoir traversé une zone protégée, pris en flagrant délit en caleçon, trempé, frigorifié et sauvé par un jeune homme sur une planche. Celle tragique, du combat perdu de l’immeuble Le Signal à Soulac-sur-Mer contre la montée du niveau de la mer en Gironde et l’insondable idée d’un entrepreneur, se prenant pour un Don Quichotte des temps modernes, qui, au Cap-Ferret, croit pouvoir gagner contre la nature en enfouissant depuis des années des gravats contenant aussi de la ferraille pour éviter l’érosion de cette longue flèche de sable, polluant par la même occasion l’entrée du bassin d’Arcachon avec l’appui probable de politiques douteux.
Je garderais pourtant en mémoire cet étrange et étonnant souvenir de Marc Roger en vacances au Portugal, alors âgé de vingt-cinq ans, lors d’une lecture solo dans une citerne d’eau d’un texte de Paul Claudel. Déclamation mal comprise par une bigote du village qui l’a pris pour un sorcier venu exprès de France jeter les mots du diable dans l’eau de la citerne ! La folie du Moyen-Âge était sortie d’un livre d’histoire et lui marchait dessus à grands pas, sur fond sonore d’insultes et de menaces d’un autre temps, celui de la chasse aux sorcières.
Cet ouvrage est traversé d’un sentiment mêlé de joie, d’angoisse, de poésie, d’espoir, de peur, d’amour, de textes littéraires de toute beauté, servi par une langue soignée, précise, au riche vocabulaire. Elle porte la voix d’un homme mûr tantôt gamin voire galopin, tantôt dangereusement audacieux, toujours attachant, magnifique d’élégance, d’humanité et d’altruisme. Le vague à l’âme en bandoulière, on ne le quitte jamais tout à fait…
« Je suis crotté en quelques heures de marche avec ce petit côté sale gosse qui n’évite pas les flaques, bien au contraire, qui s’en régale comme si ses pieds sourciers cherchaient à s’infiltrer dans quelque nappe phréatique. »
Marc Roger, Le sentiment du littoral, Éditions La grange Batelière, 304 p., 21€, 2025
Le Sentiment du littoral – Editions de la Grange Batelière
© Pascale Arguedas
