L’ANNÉE PERDUE DE LA TORTUE VERTE

Réparer le monde par la beauté ?

« Et si au contraire on laissait la beauté sauver le monde ? »

Un caddie abandonné sous un chêne. Des livres. Un cahier. Et une femme que l’on ne connaît pas encore, dont les mots vont peu à peu faire surgir une histoire d’amour, une histoire d’amitié, des vies entières et bien davantage encore.

Avec L’Année perdue de la tortue verte, Victoria Sarazin signe un roman foisonnant, singulier, impossible à enfermer dans une seule catégorie. Roman policier, récit amoureux, enquête littéraire, correspondance, récit dans le récit. Les histoires s’emboîtent, les voix se répondent, les temporalités se déplacent, laissant au lecteur le soin de recomposer les fragments.

Au cœur du dispositif, Alphonsine, jeune policière maniaque des microbes, découvre ce mystérieux cahier et se met à le lire. Dans ses pages se raconte une « non-histoire » d’amour, une idylle qui n’a jamais véritablement été vécue et qui, pourtant, bouleverse profondément celle qui l’écrit. Une histoire nourrie d’attentes, de fantasmes, de solitude et de mots, où l’imaginaire finit par donner au réel une existence presque plus tangible que celle du quotidien.

« Nous n’aurons rien vécu ensemble qu’un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant… »

La littérature est partout dans ce roman. Elle se glisse dans les conversations, les lettres, les souvenirs, les réflexions des personnages. Tolstoï, Baudelaire, Barthes, Racine, Hemingway, Gary, Adorno… Les références littéraires et artistiques sont nombreuses, mais jamais gratuites. Les livres constituent ici une matière vivante ; ils permettent de penser, de rêver, d’aimer, de fuir le réel, et parfois de tenter d’en déchiffrer les énigmes.

Le roman joue ainsi constamment avec la frontière entre fiction et réalité. Les histoires que l’on invente peuvent-elles devenir des histoires vécues ? Un amour doit-il être consommé pour être véritable ? Une « non-histoire » est-elle nécessairement une histoire ratée ? Et que reste-t-il d’une relation lorsque le réel n’a jamais vraiment eu lieu ?

Mais derrière cette exploration de l’amour et de la solitude se dessine peu à peu un récit plus vaste. Le texte se confronte à la violence du monde, aux conflits, aux réalités d’Israël et de la Palestine, aux blessures de l’Histoire, et à l’impossibilité de trouver des réponses simples à des situations qui semblent parfois sans issue.

Cette irruption du réel déstabilise. Elle malmène les certitudes et oblige à regarder autrement les personnages, leurs histoires, leurs choix. Le roman refuse d’ailleurs de tout résoudre. Il faut accepter de perdre parfois le fil, de ne pas comprendre immédiatement les liens qui se tissent entre les différents récits, de laisser certaines énigmes ouvertes.

Cette liberté narrative fait aussi la richesse du livre.

Car L’Année perdue de la tortue verte est un roman profondément habité par l’art. Les tableaux, les livres, les dessins, les murs, la mer deviennent autant de lieux de refuge ou de résistance. Le tikoun olam, cette notion hébraïque qui signifie « réparer le monde », en constitue peut-être l’une des plus belles métaphores : transformer les murs abîmés en œuvres d’art, faire surgir de la splendeur là où il n’y avait plus que des fissures.

Réparer le monde par la beauté.

L’idée traverse le roman comme une ligne de lumière, sans jamais effacer la violence qui l’entoure. Il ne s’agit pas de prétendre que l’art peut tout sauver, mais peut-être de rappeler qu’il reste possible de créer, d’aimer, de transmettre, et de chercher du beau au milieu du chaos.

L’écriture de Victoria Sarazin accompagne cette ambition avec une grande liberté. L’humour côtoie la gravité, l’érudition se mêle à une langue vive et volontiers impertinente, les digressions ouvrent sans cesse de nouvelles portes. Le lecteur est invité à circuler dans l’architecture complexe de ce roman comme dans une bibliothèque dont il découvrirait peu à peu le plan.

L’Année perdue de la tortue verte ne prétend pas donner toutes les réponses. Le roman préfère multiplier les questions, les récits et les possibles, jusqu’à composer un texte généreux, parfois déroutant, mais toujours habité par une même interrogation : que peut encore la beauté dans un monde blessé ?

Un roman audacieux, parfois déconcertant, où l’amour, la solitude, l’art et la violence du monde se répondent dans un jeu de miroirs troublant.

 

SARAZIN Victoria, L’Année perdue de la tortue verte, Éditions Métalepse, 28 août 2026, 228 pages, 20 €.

 

© SANDRINE LESEUTE VASSEUR

 

 

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