LA PIQUETTE DE RIMBAUD

Un coin de table, Henri Fantin-Latour, 1872

 La Piquette de Rimbaud

J’ai toujours aimé septembre, ce mois vert où le jaune et le bleu de l’été se mêlent à l’instar des couleurs primaires sur la palette d’un peintre. Septembre est l’authentique mois du renouveau, le printemps de l’année. La fébrilité de la rentrée, l’ébullition consécutive au retour des grandes vacances se communiquent à la saison et lui insufflent son caractère, comme si c’était l’astre du jour qui s’apprêtait à apprendre le subjonctif, les momies égyptiennes ou la racine carrée.

Septembre, c’était traditionnellement l’âge des vendanges – celui où l’Homme dérobe aux dieux le feu sacré de la vigne, celui où l’Homme se fait Prométhée. Prométhée ? Rimbaud, donc – le poète voleur de feu. Je fus frappé jadis, à la lecture du poème Comédie de la soif, par les vers suivants :

Nos vins secs avaient du cœur !

Au soleil sans imposture

Que faut-il à l’homme ? boire.[1]

« Nos vins secs avaient du cœur ! » Quel oxymore saisissant pour l’étudiant que j’étais alors, écartelé entre son allégeance à Apollon et sa vassalité à Dionysos ! Or, dans l’aridité de nos vies, n’est-ce pas l’ivresse qui, semant la graine de l’amitié, célèbre ce mariage contre nature de la sécheresse et du cœur ? Parce que l’ivresse peut transmuter un déboire en gloire, un échec en conquête ; une débâcle en spectacle.

Je me souviens que j’avais acheté le volume de la Pléiade de Rimbaud à un bouquiniste quai de la Tournelle, me réjouissant de la bonne affaire et me dépêchant d’aller dépenser ce que j’avais économisé grâce à ce livre d’occasion dans un rade de la rue Mouffetard.

Délaissant pour une fois la bière, j’y picolai du vin avec mon condisciple de la Sorbonne, que je rameutai à grand renfort d’arguments perfides, prétextant qu’on travaillerait plus tard :

« Réviser les cours, ça veut pas dire qu’on les comprend, se convainquit-il.

– L’histoire de l’art, ça se bosse au musée, renchéris-je. La philosophie, au café. »

Et nous devisâmes toute la nuit, comme seuls deux jeunes savent le faire.

Égarés dans la jungle des cépages, nous goûtâmes à tout, ayant le sentiment d’accéder à des vérités supérieures, persuadés que cette ribambelle de piquettes nous élevait au rang à nos yeux enviable de dandys : on ne buvait plus de houblon mousseux en happy hour ; on buvait du vin.

« Le vin, c’est un truc de poètes, s’enthousiasma mon acolyte, c’est pas comme la binouze dégueu des gens de la promo.

– Il y a des signes du destin, vieux, l’avenir nous appartient. »

Le recueil rimbaldien campa sur notre table et sous mon paquet de clopes jusqu’à la fermeture du bistrot, et une tache canaille sur la tranche témoigne encore de nos joyeuses agapes. D’ailleurs, nous n’en parlâmes pas, préférant débattre politique et amours contrariées ; simplement, sa présence nous rassurait sur le fait qu’un jour, nous aussi nous serions poètes – par une redoutable ironie du sort, nous sommes désormais informaticiens… Je me dois de l’avouer : malgré la piètre qualité des breuvages et le manque d’acuité de nos pronostics, cette soirée est restée gravée dans ma mémoire.

C’est un bon souvenir.

Certes, nous avions consommé du petit jaja de comptoir, ces chardonnays ou autres pinots noirs qui laisseraient tout auguste vigneron sur le carreau, certes, nous avions fini à quatre pattes sur le trottoir, luttant contre une ivresse mal digérée, mais nous étions deux camarades rassemblés par le jus de raisin, deux potes unis par la vinasse. Nous étions bien. Sans le vin, la soirée aurait été banale ; sans notre amitié, le vin aurait été écœurant. Les vins râpeux et notre franche cordialité avaient métamorphosé cette veillée dans un bar miteux en un bon souvenir.

Nos vins, en dépit de leur sécheresse, avaient eu du cœur.

J’ai bu de grands vins depuis, qu’il s’agisse de productions infimes ou de vieux millésimes, mais rares sont ceux qui ont imprimé au fronton de ma mémoire pareille épigraphe. J’en ai découvert des cépages et des parcelles, j’en ai rencontré des vignerons, j’en ai consulté des cartes dans les restaurants, mais il m’a fallu une dégustation dans un célèbre domaine bourguignon pour retrouver, dix ans après, cette même magie, ce précieux moment où le vin devient comme une encre indélébile sur les pages de notre autobiographie.

N’est-ce pas là, au fond, l’essence d’un bon vin ? Être la source de bons souvenirs ? S’installer confortablement dans les circonvolutions de notre cerveau à la manière dont on s’alanguit les charentaises en éventail devant un feu de cheminée ? Être le trait d’union entre deux âmes-sœurs ? Et peu importe qu’il s’agisse de piquette ou d’un grand cru : le bon vin, c’est celui qui a le cœur sur la main.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

 

© XAVIER CHAPUIS

[1] RIMBAUD, Arthur. Œuvres complètes. Éditions de Cluny, Paris, 1942.

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