Suzanne Valadon : l’insoumission contre le temps
Il y a plusieurs manières de raconter Suzanne Valadon. On peut suivre la jeune fille pauvre devenue modèle, puis peintre. On peut retracer le Montmartre des ateliers, des cabarets et des hommes célèbres. On peut raconter Renoir, Toulouse-Lautrec, Degas, Satie, Utrillo. On peut insister sur la liberté d’une femme qui, dans un monde encore largement fermé aux artistes de son sexe, a refusé les rôles qu’on lui assignait.
Agnès Clancier choisit de traverser tout cela dans Suzanne Valadon, l’insoumise. Mais son roman ne se limite pas au récit d’une émancipation. Peu à peu, le temps prend une place centrale : ce qu’il emporte et ce que la peinture tente malgré tout de retenir.
Dès les premières pages, Maurice pose pour sa mère. L’enfant doit rester immobile pendant qu’elle le dessine. Cette scène place la peinture face au temps. Il faut fixer un visage, arrêter un corps, saisir ce qui menace de changer. La peinture commence ici comme une tentative impossible : retenir ce qui, par définition, ne cesse de disparaître.
Suzanne Valadon aura passé sa vie à regarder.
Avant cela, elle aura longtemps été regardée.
Son corps entre dans la peinture par le regard des autres. Modèle de Renoir, de Puvis de Chavannes, de Toulouse-Lautrec, elle appartient d’abord à cette histoire de l’art où les femmes figurent plus souvent sur les toiles qu’au bas de leur signature. Mais le modèle observe. Elle regarde les mains, les pigments, les mélanges, les gestes. L’atelier devient son école clandestine.
Le basculement est connu : celle que l’on peint devient celle qui peint. Mais Agnès Clancier ne réduit pas ce mouvement à une revanche symbolique. Il ne s’agit pas seulement de passer d’objet à sujet, de muse à artiste. Ce qui change surtout, c’est la nature du regard.
Chez Valadon, le portrait n’est jamais une simple ressemblance. Il cherche ce qui affleure sous le visage : fatigue, secret, hérédité, silence. Madeleine, sa mère, est dessinée et peinte comme si son corps pouvait livrer ce que les mots taisent. Maurice, lui aussi, devient l’objet d’une enquête sans solution. Qui est son père ? Que porte-t-il en lui ? D’où viennent cette mélancolie, cette violence, cette manière de s’abîmer ?
Peindre ne consiste pas à résoudre un être, mais à maintenir ouverte son énigme.
Suzanne elle-même échappe constamment aux identités fixes. Marie-Clémentine, Maria, Suzanne : plusieurs noms pour une vie qui ne cesse de déplacer ses propres contours. Fille de lingère, modèle, amante, mère, épouse, peintre. Agnès Clancier aurait pu faire de cette succession de rôles une démonstration héroïque. Elle évite cet écueil. Sa Valadon n’est pas admirable à toutes les pages. Elle peut être dure, impatiente, égoïste, désinvolte. Elle aime avec violence et quitte sans toujours mesurer les dégâts. Elle protège Maurice et l’étouffe parfois de son inquiétude. Cette part d’ombre empêche heureusement le portrait de devenir édifiant.
L’« insoumise » du titre est bien là, mais son insoumission ne se réduit pas à la liberté sexuelle, à l’indépendance de caractère ou au refus des convenances.
Elle se joue dans la peinture elle-même.
Valadon peint les corps autrement. Elle ne les idéalise pas. Ses femmes ont du poids, de la fatigue, des gestes ordinaires. Le déplacement devient encore plus net lorsqu’elle peint l’homme nu. Après avoir si longtemps été elle-même le corps soumis à l’œil des autres, elle choisit à son tour ce qu’elle regarde, comment elle le regarde et ce qu’elle en fait.
Cette inversion pourrait suffire à définir son émancipation mais plus le roman avance, plus la peinture cesse d’être seulement conquête de soi. Elle devient lutte contre la perte.
Madeleine vieillit. Maurice s’abîme. Les amours passent. La guerre traverse les vies. Degas meurt. Renoir meurt. Modigliani meurt. Montmartre lui-même change de visage. Les cafés, les rues, les ateliers, les terrains vagues, les figures d’autrefois disparaissent les uns après les autres.
Et Suzanne continue.
Elle peint sa mère avant qu’elle ne soit plus là. Elle peint Maurice malgré tout ce qui lui échappe chez lui. Elle peint les proches, les paysages, les fleurs, son propre corps vieillissant. La peinture semble alors changer de fonction : il ne s’agit plus seulement de voir, mais de retenir.
Retenir sans pouvoir conserver.
La peinture fixe et pourtant elle ne sauve rien. Elle ne délivre pas Maurice de l’alcool. Elle ne protège pas les amours. Elle n’empêche pas la mort. Elle ne rend pas la jeunesse. Elle ne restitue pas le Montmartre disparu.
Elle laisse seulement une présence.
Car la reconnaissance de Valadon, qui vient tardivement mais sûrement, n’en constitue pas le véritable aboutissement. Les musées achètent. Les prix montent. Le nom s’impose. Cela compte, bien sûr. Mais le roman semble finalement poser une question plus vaste : que peut une œuvre contre le temps ?
Peu de chose, si l’on attend d’elle qu’elle sauve.
Beaucoup, si l’on accepte qu’elle fasse seulement obstacle à l’effacement.
C’est ici que le mot « insoumise » prend sa pleine mesure. Son insoumission n’est peut-être pas seulement celle d’une femme qui a vécu comme elle l’entendait, refusant les rôles qu’on lui assignait et les règles d’un monde artistique largement masculin. Elle est aussi celle d’une peintre qui n’a jamais tout à fait consenti à ce que le temps ait le dernier mot.
À la fin, Suzanne Valadon peint encore.
La mémoire est devenue plus vaste que le présent. Les morts reviennent avec les couleurs, les objets, les gestes. Elle sait désormais que son œuvre lui survivra, mais ce n’est peut-être même plus l’essentiel. Il reste la main, le pinceau, la toile. Il reste le mouvement.
Sur le vase de sa dernière nature morte, elle inscrit trois mots :
« Vive la jeunesse ! »
La formule pourrait sembler légère. Elle est au contraire presque insolente.
Après un livre traversé par les corps qui vieillissent, les êtres qui disparaissent et les lieux qui s’effacent, elle sonne comme une réponse.
La jeunesse n’est plus un âge.
Elle est ce qui demeure tant que quelque chose en nous refuse encore de céder.
Et chez Suzanne Valadon, ce quelque chose aura eu un nom : peindre.
Agnès Clancier, Suzanne Valadon l’insoumise, Éditions des instants, 184 p., 18€
Suzanne Valadon l’insoumise – Agnès Clancier – ÉDITIONS DES INSTANTS
Parution août 2026
© Sophie Carmona
