ESKERA AU BORD DU MONDE

ESKERA AU BORD DU MONDE

Nul endroit meilleur que ces îles et ces canaux

bordés de rochers noirs, de glaciers,

nul endroit meilleur que ces gorges enserrées,

lacérées par les vents et les courants,

pour faire entendre ma colère,

pour rugir et donner la mesure

de ce qui peuple mes entrailles.

Je suis la mer en plus de l’océan,

leur mère et leur père tout autant.

Vous ne pouvez savoir combien d’enfants

dansent et crient au creux de mes rouleaux,

combien d’enfants s’agrippent en grappes

aux flancs de mes vagues immenses,

après avoir dévalé les pentes du continent.

Voix de la mer et voix du vent, voix d’aujourd’hui et voix d’antan, du peuple kawésqar qui habitait autrefois la Patagonie chilienne et dont certains descendants naviguent encore dans ses canaux maritimes.

Voix de la mer et voix des éléments, voix de naguère et voix de l’enfant, Eskera, enfant-esprit qui vit avec son grand-père, kéwe, dans une hutte sur le rivage.

Récit tour à tour poétique et onirique, magique et chamanique ; l’autrice emprunte mille canaux et détours, mille ruses et tours pour nous conter le passé, l’histoire de ce peuple dont les légendes hantent encore le littoral, soufflées par le vent, puissant et fort, les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants, au large, dans l’océan Austral.

Roman-monde, l’histoire nous emporte au-delà de la grève et du temps, plus de dix mille ans en arrière, à la fin de la période glaciaire, à la rencontre de ceux qui vécurent sur ces rivages, aux confins de ces territoires, et puis, plus récemment, quand les colons prirent pied sur le continent, envahirent la plage et les terres, asservirent, assimilèrent et anéantirent, les voix, les vies, les volontés.

À travers ce récit qui mêle réalisme magique et Histoire, tout un peuple prend vie sous nos yeux, sa manière de vivre, ses coutumes, ses contes et légendes, et c’est un hommage que l’autrice lui rend par le biais des chants, des voix, des narrations, des voyages, à travers les paysages et le temps.

Tu es une nomade, Eskera.

Et tout, aujourd’hui – le temps, la couleur du ciel,

le sang foncé sur tes mains, sur ton visage –

tout dit que tu dois partir.

L’innocence de ton grand-père tourne à la folie.

Il est de ceux qui ont vu s’éteindre vos coutumes, votre langue.

Qui ont vu les derniers d’entre vous

partir au loin, de gré ou de force,

rejoindre les terres où ils allaient être happés,

dilués – comme ta mère l’a été.

Mais revenons à Eskera, l’enfant-esprit, celle qui prend vie sur le rivage et remonte ensuite celui du temps, à l’époque où les hommes n’avaient pas encore appris à naviguer, à plonger sous la mer pour récolter moules et coquillages, dans ces temps reculés où ils chassaient des bêtes aujourd’hui disparues, quand les glaciers modelaient les paysages et que l’Humain peinait à trouver sa place dans cet environnement sauvage.

Au fil du temps et de ses pérégrinations à travers les âges, elle rencontre nombre de personnes et accoste à de nombreux rivages, elle ère souvent seule mais retrouve aussi, à une époque donnée, ses deux amis, Yuras et Yasoep.

Leur vie, leur vécu permettent de mettre en voix multiples le récit de la colonisation par l’homme blanc, les familles arrachées et envoyées par-delà les mers dans le monde de celui-ci, leur sédentarisation, leur effacement ; l’homme blanc et tous ses maux, arrivés dans des bateaux étranges qui ont porté tant de fléaux.

Un jour, ces silhouettes d’arbres sont arrivées jusqu’au rivage et on a vu qu’il s’agissait plutôt de hautes constructions de bois, de grandes maisons flottantes, surmontées de troncs dont les branches portaient de grandes peaux claquant au vent. Quelques-unes ont accosté. Des hommes pâles, aux visages velus, sans dents parfois, en sont descendus.

« Les premières fois, nous avons couru nous réfugier dans la forêt – la grande, la vraie. Nous avons observé, nous avons attendu. Mon père a envoyé des signaux de fumée, pour prévenir les familles qui se trouvaient dans les parages.

Le temps passe, le mal point ne s’efface…

Eskera vogue sur les flots du temps, jusqu’aux rivages de Puerto Edén qui fut le point de sédentarisation des derniers nomades, se laisse dériver jusqu’à l’époque contemporaine où elle rencontre celles et ceux qui racontent les missionnaires, les pensionnats, la fin d’un peuple qui passe de vie à trépas et pour lequel ne sonne nul glas.

Nous, nous avons connu les « missions ». Des religieux – c’est-à-dire des gens sans famille – nous y apprenaient à nous détacher des nôtres, à avoir honte de nos habitudes, de notre mode de vie. Ils nous ont fait travailler, travailler – à la construction, au tissage, à la couture. Et sans qu’on puisse s’expliquer  pourquoi, sans que les missionnaires y prennent garde eux-mêmes, nos familles mouraient. Nous étions encouragés à nous installer parmi eux, parfois nous y étions même forcés, et une fois qu’on était à la mission, on mourait. De misère, de maladie. Les religieux ne changeaient rien à leur façon de faire avec nous.

En revanche, résonnent les voix, celles d’autrefois ; l’air retentit de mille chants, venus de la mer et de l’océan, de la montagne et de la terre, des rivages d’antan, des hommes et des femmes qui ont peuplé ces canaux, ces grèves et ces littoraux ; une mélopée s’élève dans l’air, enfle et gonfle, pleine de vent, d’embruns et d’humains, pour chanter le peuple kawésqar, pleine de souvenirs, de joies et de peines, du chant de la baleine, du rêve du huemul, du frémissement de la moule, du clapotement de l’eau, du déferlement des bateaux, loin, dans les mers du Sud, terre et feu, rêves des hommes et des dieux ; une voix s’élève et le vent se lève, la mer démontée charrie et déverse flots, humains, échos et temps lointains…

Je suis ici, je chante, le vent m’emporte.

Je prends le chemin de ceux qui sont partis.

On m’a permis d’accéder à la montagne du pouvoir,

et je suis arrivée à la grande cordillère du ciel.

La puissance de ceux qui sont morts est entrée en moi.

Je chante dans la maison du vent,

dans la maison de ceux qui s’en sont allés.

D’ici, je vois les sentiers qu’ils m’ont montrés.

C’est ici que je me tiens, c’est d’ici que je vous parle.

Parle, parle, Eskera, chante les histoires d’autrefois, conte-nous encore la vie du peuple qui fut le tien et pour y parvenir, prends la voix de cette autrice venue à ta rencontre, glisse-toi dans sa plume et dans ses pensées, irrigue ce récit et les canaux de Patagonie, pour qu’à nouveau résonne, au-delà de l’eau et du temps, la voix, les voix des peuples d’autrefois, peuples du bord du monde, parmi lesquels le tien…

La voix des Kawésqar.

Bérengère Cournut lors du "Le Livre sur la Place", 2022

COURNUT Bérengère, Eskera au bord du monde, Éditions Le Tripode, parution le 27 août 2026, 400 pages, 22,00 €.

https://le-tripode.net/livre/berengere-cournut/eskera-au-bord-du-monde

© CHARLOTTE LEBECQ @read_to_be_wild

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