MONŒIL

Victoria Kaario, qui est à la fois l’autrice et la narratrice du livre Mon œil, paru aux éditions Verdier lors de la rentrée littéraire de 2026, est atteinte de strabisme depuis l’enfance. Elle entremêle, dans ce premier roman autobiographique, récit personnel au travers de la description d’expériences vécues et de moments de vie et anecdotes autour de son trouble, ou encore informations au sujet de celui-ci, et plus largement au sujet des problèmes de vue et des lunettes, pour nous confier le drame conjugal que vivent ses parents âgés.

La narration est de surcroît rythmée par les messages téléphoniques laissés sur son répondeur par sa mère dépressive, avec qui elle n’a jamais vraiment noué de relation et à laquelle elle ne parle plus :

— C’est encore Claire, ta mère. Rappelle-moi. Je sais que tu sais. Clac.[1],

ainsi que par les échanges en face à face avec son père – dont elle relate les rencontres et les discussions comme si elle lui parlait directement, en employant la deuxième personne du singulier –, plus présent dans sa vie, mais avec lequel elle ne partage tout de même pas de complicité manifeste :

Je te retrouve avec Niels le dimanche suivant dans un square du boulevard Montparnasse. On s’assied sur un banc, toi et moi, tandis que mon fils fait semblant de s’intéresser à des cailloux par terre. […] Enfin, tu racontes.

[…]

— C’est bon, j’ai compris. Pourquoi tu me racontes ça, Gérard ? Qu’est-ce que tu attends de moi ?[2]

Le procédé d’écriture est troublant. En effet, l’alternance de récits de morceaux de vie et de présentations d’éléments factuels au sujet des troubles visuels semble avoir été choisie par l’autrice pour prendre du recul par rapport à des aspects douloureux de son existence. Mais cette technique de narration détachée, distante, nous rapproche curieusement, nous lecteurs, de son personnage, et a pour effet de développer chez nous de l’empathie à son égard. Au fil de la lecture, nous prenons place aux côtés de cette protagoniste tiraillée entre sa volonté de rester éloignée de ses parents, qui l’ont beaucoup blessée et délaissée pendant son enfance et son adolescence, et son devoir de fille qui la pousse à ne pas les abandonner quand bien même les côtoyer peut la faire souffrir.

Je ne corrige rien, je valide tout. Sauf une chose.

— Vous avez écrit « Victoria Levy ». J’ai divorcé mais je porte toujours le nom de mon ex-mari, Kaario. Je préfère m’appeler Kaario que Levy.

L’inspecteur D. prend le temps de me regarder droit dans les yeux. Il hoche la tête.

— Je vous comprends.[3]

Le ton de la narration est souvent comique, malgré le tragique de la situation familiale que subit le personnage principal – Victoria Kaario elle-même – : l’autrice manie avec malice second degré, jeux de mots ou encore clins d’œil à des éléments précédemment évoqués, pour nous livrer son histoire personnelle.

Pardon ? Que je devrais raconter tout ça ? À qui ? Ah, dans un livre, Niels m’a dit exactement la même chose… oui pourquoi pas… mais il faudrait que ce soit drôle, sinon… sinon ça ne serait pas drôle.[4]

Le titre de l’ouvrage, Mon œil, est d’ailleurs habilement choisi pour sa polysémie ; il revêt en effet un double sens, en faisant référence à la fois aux yeux atteints de strabisme de l’autrice, et à l’expression que nous employons en réponse à des promesses non tenues. D’autant que le défaut oculaire de Victoria se produit ou s’accentue parfois en réaction à la situation qu’elle est en train de vivre, et apparaît alors comme un reflet de ses émotions.

Vincent, mon premier amour, m’a appris peu après notre rupture (et très amicalement) que je louchais quand je prenais du plaisir.[5]

De plus, l’écrivaine parvient à traiter subtilement et avec beaucoup d’habileté deux sujets complexes – un trouble physique d’une part, et le rejet de ses enfants par une mère souffrant d’un trouble psychologique d’autre part –, en les entrecroisant sans pour autant tomber dans le pathos.

À travers ce roman court mais efficace, Victoria Kaario nous livre ainsi un récit introspectif, dont elle semble se servir pour mettre à plat les relations houleuses avec ses parents, se détacher du passé, prendre un nouveau départ et avancer vers l’avenir. L’écrit apparaît alors comme un moyen de se livrer, un médium qui pourrait revêtir un pouvoir cathartique.

Victoria Kaario, Mon œil, Éditions Verdier, août 2026, 128 pages, 17,50 €.

http://editions-verdier.fr/livre/mon-oeil/

 

© Julie Poirier

julie poirier @correctrice_point_final

[1] KAARIO, Victoria. Mon œil. Éditions Verdier, août 2026, page 18.

[2] Ibid., page 17.

[3] Ibid., page 74.

[4] Ibid., page 77.

[5] Ibid., page 15.

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