INSOMNIA

INSOMNIA. POÉSIE contemporaine À deux voies.

Il existe des instants qui échappent à l’obscurité. Alors que les heures s’égrènent inexorablement à coup de tic ou de tac, les plus dociles rencontreront Morphée ; les autres se retourneront mille fois dans leur lit. Pour eux, le temps s’éternise alors, entre crépuscule et aube sans ménagement. Bien que souvent solitaires, les yeux grands ouverts, les insomniaques peuvent parfois se rejoindre dans cette quête vers le sommeil. Et c’est ainsi que la fatigue se transforme chez les poètes en maestria de mots.

Le brin de poésie, s’il passe, attrape-le !

Laisse-toi entraîner dans son lieu !

Dans ce recueil, deux insomnieux s’interpellent. Comme par inadvertance, les deux voix échangent en état de somnolence. La poésie et les humeurs s’entrechoquent. Deux appels voilés se donnent la réplique sans but défini. Les mots s’écrivent et les maux se transforment en rimes et en prose. Une charmante manière de chercher le repos à coup de crayon.

Nous avons dit « écrivons ! »

Nous n’avons pas dit quoi, ni quand, ni comment.

Pas de thème

On peut sauter du coq à l’âne

Avoir du vent dans le crâne

Sans jamais avoir cherché à s’accorder, ni avant ni après, les textes se suivent, se rejoignent ; parfois se contredisent, parfois se taisent l’un devant l’autre. Les deux poètes se frôlent, esseulés dans leur nuit. La fatigue y croise souvent l’angoisse ou la très grande lucidité.

La nuit se niche dans les orbites creuses du vent

dépose ses râpures au bord de la pensée

à l’ombre des cauchemars bleu-folie

[…]

Le corps s’agite et tourne, rebondit sur le matelas, ne sait y

faire son nid.

Peut-on toucher le fond de la nuit ?

Parfois, notre esprit peut entrevoir les prémices d’une trame dans l’assoupissement poétique. Parfois, elle se rétracte en soubresauts diffus. Les deux voix s’appellent. Elles veulent se faire écho. Elles échafaudent des scénarios puis se laissent emporter par les vers de l’autre. Les idées virevoltent. Les souffles s’entrechoquent puis s’essoufflent. Les écrits s’envolent dans leur solitude. Les paroles se font alors soliloque.

Je suis seul

dans la proximité de l’autre

pas trop près quand même

à un battement de paupière

de soupir

[…]

Ne pas blesser la peau

ne pas imposer mon texte

bouger à peine

et l’écriture se fait femme

Dans leur couche, deux êtres se cherchent mais ne se trouvent pas. Chacun poursuit sa chimère sans jamais la dompter. Parfois les messages se font intenses, parfois délicats, fougueux ou plus mesurés. Les deux voies initialement parallèles se mélangent et deviennent indistinctes. L’histoire soupire seule, elle chemine au fil des pages et laisse une traînée qui ne nous concerne pas, ou plus vraiment.

Recoudre les fragments d’une vie que je voudrais aimer encore.

[…]

Convoquer l’inconnu de soi.

J’écris

avec la bile bleue

des amours

du passé surcomposé

INSOMNIA à deux voies.

Ça s’écrit et je lis

le texte de l’autre écrit

un texte qui traverse ma vie

Il existe des mots pour garder

Des mots pour rester éveillé.

Seules dans leur nuit blanche, deux voix remplies de torpeur dessinent une fable commune. Les préoccupations se ressemblent. Les échos des maux de l’une semblent apaiser les bourrasques de l’autre. Les lettres se font soins. Les mots effacent les égratignures sans jamais se reconnaître. De chaque côté du miroir, l’apathie entrevoit l’aurore, bientôt le marasme devient jour.

Avec INSOMNIA, la prose réussit à personnifier les rêves. La latence se veut virale. Elle tisse sa toile noctambule entre nuit et sommeil, et nous invite à la rejoindre.

L’insomnie court après l’étoile filante sans jamais la rattraper. Au grand dam d’Alice qui ne trouve plus son dodo. Cette nuit, le marchand a encore oublié son sac de sable. La belle a revendu sa quenouille, et Blanche-Neige enrage contre les sept nains qui chantent trop fort. Heureusement que Marcel, lui, se couche depuis longtemps de bonne heure.

INSOMNIA, Philippe Bouret, Martine Le Normand, Tarmac Éditions, 110 pages, 20 €

Parution : juin 2026

Illustration : Martine Le Normand

© Sophie Day

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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