Il suffit d’une rue.
Une rue comme une autre, avec ses immeubles, ses commerces, ses fenêtres, ses habitants. Une rue que l’on traverse, où l’on travaille, où l’on habite depuis toujours ou depuis peu. Une rue où l’on finit par connaître les visages, les habitudes, les petits riens de chacun.
C’est là que Robert Seethaler installe son nouveau roman, La Rue, paru aux éditions Sabine Wespieser dans une traduction d’Élisabeth Landes.
Il n’y a pas véritablement de personnage principal. Ou plutôt il y en a autant qu’il y a de portes et de fenêtres. Un libraire, un médecin, une fleuriste, les pensionnaires d’une maison de retraite, des commerçants, des enfants, des voisins. Certains reviennent, d’autres ne font que passer. Robert Seethaler s’arrête un moment auprès de l’un, puis de l’autre.
Il écrit les vies ordinaires.
Celles qui ne feront pas l’Histoire mais qui sont pourtant pleines d’histoires. Des vies faites de travail, d’attente, d’amour, de solitude, de vieillesse, de souvenirs, de petits désirs et de grandes déceptions. Des vies dans lesquelles, en apparence, il ne se passe presque rien.
Et pourtant, il s’y passe tout.
Une rencontre, un amour que l’on espère, une habitude à laquelle on tient, quelqu’un qui s’en va, quelqu’un qui arrive. Il suffit parfois de quelques lignes pour qu’une existence prenne forme avant qu’une autre ne vienne prendre sa place.
Les voix se succèdent, les histoires se croisent. Les personnages apparaissent, disparaissent, puis parfois reviennent. Il y a des conversations, des souvenirs, des lettres, des documents, des petites annonces. À mesure que l’on avance, les noms deviennent familiers et l’on retrouve ceux que l’on avait quittés quelques pages auparavant.
Peu à peu, la rue devient familière elle aussi.
Elle n’est plus seulement une rue. Elle est faite de tous ceux qui l’habitent, de ceux qui l’ont habitée, de ceux qui vont la quitter et de ceux qui arriveront après eux.
Parmi eux, il y a le libraire d’occasion. Lorsqu’il doit se séparer de ses livres, il n’en garde qu’un : Scènes de la vie d’un vagabond de Johann Gottfried Seume. Il assure ne pas l’avoir choisi. Il l’a simplement pris au hasard sur une étagère.
Le hasard, pourtant, semble ici particulièrement bien renseigné.
Car le titre de ce livre conservé sans raison apparente dit quelque chose de celui que nous sommes en train de lire : des scènes de vies, des êtres de passage, des existences que l’on accompagne un instant avant de les perdre de vue.
Et puis il y a le temps,
Les habitants disparaissent. Les commerces ferment. D’autres personnes arrivent. Ce qui était familier ne l’est plus tout à fait. Pourtant la rue demeure.
Habiter serait peut-être cela aussi : laisser quelque chose derrière soi sans savoir exactement quoi. Une habitude, quelques mots, un nom que l’on se rappelle, une absence que l’on remarque encore quelque temps.
Robert Seethaler ne force jamais l’émotion. Il n’en a pas besoin. Elle arrive parfois d’un détail, d’une habitude qui cesse, d’un objet qui reste ou de quelques mots. Il laisse simplement le temps faire son travail.
À la fin, la rue est toujours là.
Et nous avons le sentiment d’y avoir vécu un peu nous aussi, d’avoir connu ceux qui l’habitent et d’en abandonner certains à regret.
Une rue, finalement. Et toutes les vies qu’elle contient.
« Je me souviens encore du temps où, là-dehors, tout était plus grand. Tout était immense. »
Robert Seethaler sait combien les existences les plus simples n’ont jamais besoin d’être transformées pour devenir romanesques. Il écrit peu, au fond, pour raconter beaucoup.
Sans effets, sans chercher à retenir ses personnages plus longtemps qu’il ne le faut, il laisse à chacun sa part de silence et au lecteur la place d’y entrer.
Robert Seethaler, La Rue, Sabine Wespieser Éditeur, Août 2026, 224 p., 22 €
© Sophie Carmona
