C’ÉTAIT NOTRE TERRE

C’était notre terre

quand je dis que c’était notre terre, je veux dire que nous ne l’avions pas volée, que nous en avions rêvé au temps de nos ancêtres, et que l’État français nous avait permis de concrétiser nos rêves en nous vendant une bouchée de pain six cent cinquante-trois hectares de bonne terre africaine

– Te souviens-tu, Henri ?

six cent cinquante-trois hectares réservés à notre seul usage, ça fait beaucoup de collines, de vallées, de bouquets d’agaves et de lentisques, d’oueds, de cailloux, d’oiseaux de toutes couvées, ça fait beaucoup de ciel et de nuages

– Te souviens-tu, Henri ?

ça fait beaucoup de sueur, de fatigue et de larmes, beaucoup de malheur et pas assez de joie, mais pour rien au monde je n’aurais voulu naître ailleurs

c’était notre terre

et c’était ma terre, la terre sur laquelle j’ai commencé à marcher, un soir d’été à l’ombre des acacias et des palmiers […]

 

Montaigne, en terre algérienne, domaine de colons français qu’ils se sont transmis de génération en génération ; Montaigne, terre de cultures où travaillent deux cents âmes, terre de Français où travaillent les Algériens, terre de sueur et de labeur, de soleil et de merveilles, terre où poussent « du blé, de l’orge, du raisin, des olives, des citrons, des oranges, des artichauts, et que sais-je encore ? », Montaigne, domaine de la famille de Saint-André, domaine où leur pouvoir règne.

Ce roman polyphonique à six voix est le premier volet de la suite algérienne dont le plus célèbre opus est sans doute Attaquer la terre et le soleil.

L’auteur a commencé par la chute, la fin d’un monde, d’une ère, la décolonisation et l’indépendance de l’Algérie, pour ensuite remonter le temps, à travers les autres romans du cycle algérien, jusqu’en 1840, année où se tint le siège de Mazagran et eut lieu la bataille du col de Mouzaïa.

Cette fresque incroyable, dont certains romans ont reçu plusieurs récompenses, offre un regard sur la colonisation de l’Algérie, les conflits qui l’ont sous-tendue mais aussi la misère à laquelle les premiers colons ont été confrontés.

Cependant, dans ce roman qui ouvre la saga, il n’est plus question de l’indigence des colons originels, mais plutôt de l’opulence de certains descendants, de l’arrogance et de la dureté dont ils ont fait preuve et qui les ont menés à leur perte.

À travers les six voix, celle de la mère, du père, des deux filles, du fils et de leur gouvernante algérienne, c’est tout un monde qui se révèle, celui d’un domaine prospère où règne une discipline de fer, où les colons n’hésitent pas à faire usage de la force ou de la cravache pour se faire respecter, où le maître dispose aussi bien de la terre que des hommes, et des femmes.

la terre est à nous, et c’est notre métier que de savoir comment la prendre pour lui faire rendre gorge, l’acier de nos charrues en a vu d’autres

que l’armée veille au grain, et les colons vivront heureux

avec les bras de nos Mohamed, de nos Mourad et de nos Belkacem nous creusons des sillons du diable dans la pierre et le sable, dressons au cordeau nos champs d’oliviers, taillons à pleins bras la vigne rebelle, forçons nos orangers et nos citronniers à donner leurs meilleurs fruits

Ce domaine, cette terre, leur terre, n’est pas sans rappeler, avec un accent et un cadre quelque peu différents, la terre de Tara dans Autant en emporte le vent, roman où Scarlett O’Hara se bat farouchement pour conserver ce qui lui appartient, selon elle, de bon droit, tout comme Hortense Jacquemain, née de Saint-André, revendique haut et fort ses droits sur son lopin de terre, sur son domaine, sur ces champs, ces cultures qui appartiennent à sa famille, pour lesquels ils ont sué sang et eau, comme si les gens qu’ils employaient et qui travaillaient vraiment le sol, tout comme celles et ceux sur la terre de Tara, n’étaient qu’invisibles ou insignifiants, serfs asservis à la volonté du maître qui dispose seul du fruit du travail accompli.

Labeur et sueur, seul le maître en tire profit.

Pourtant, dans cette polyphonie de voix, résonne comme une dissonance, une voix désaccordée, celle d’Antoine, le fils, qui exècre ses racines de colon, qui rejette le colonialisme et qui entre même en opposition, en luttant pour la libération de l’Algérie, à sa façon.

ma mère sait-elle cela ? depuis que je suis au parti communiste j’ai changé de camp, moi fils, petit-fils et arrière-petit-fils de colon j’ai entrepris de lutter contre le colonialisme

[…]

oui j’ai entendu parler des attentats de novembre, oui je crois que c’est sérieux et qu’il faudra un jour ou l’autre rendre aux Algériens ce qui leur appartient

Algérie, pays chéri, Algérie, pays maudit, soumis à la volonté des colons fiers et exigeants, mais quand le peuple asservi se réveille, lorsque les youhous résonnent et que sonne l’halali, tout est permis ; dans le camp des colons, ce sont aussi des larmes de sang que les victimes versent, quand les corps sont violés, démembrés, assaut de violence, montée en puissance, de la haine, comme une chaîne infinie d’infamie.

Ô Algérie, l’étrange peine qui est la tienne, de voir rougir ta terre, de voir verser le sang, des uns et des autres, des tiens et de ceux qui se revendiquent de cette terre, sang mêlé à la glaise, sang mélangé aux sillons, alluvions souillées, histoire sans cesse répétée, de sang versé.

ils ne se retournent pas, ils n’ont pas besoin de se retourner, ils savent que la mechta n’est plus une mechta, qu’ils l’ont réduite à rien, à des cendres et à des pierres et à du sang versé, et que dans ces cendres et ces pierres et ce sang versé la terre d’Algérie fera son œuvre, couvrant bientôt le sol de ses amnésiques broussailles, de ses buissons de defla, de ses bouquets d’agaves, de ses pins et de ses oliviers

Alors, quand trop de corps explosent, quand les bombes s’acharnent, quand la haine et la violence déferlent, quand les colons voient le sort contre eux se retourner, déverser son lot de mort et de barbarie, alors ils fuient, vers la terre de France où ils ne seront jamais que des pieds-noirs, vers la délivrance qu’ils paieront le prix fort, et la génération suivante ne comprendra pas ceux qui regarderont toujours vers l’Algérie avec mélancolie, elle ne comprendra pas leurs pensées et leurs regrets, elle ne comprendra pas qu’ils ne puissent admettre, que ce soleil, ces champs, ces horizons, ces cultures, ces paysages et ces maisons, ces domaines, ces gens, ces hommes et ces femmes qui travaillaient pour eux, n’étaient pas à eux, ces terres, oui, cette terre n’était pas la leur, c’était un leurre, la terre d’Algérie n’est pas une colonie, la terre d’Algérie n’appartient qu’à ses enfants, à ceux qui la travaillent et la chérissent, la terre d’Algérie est libre.

Colons, ce n’était pas votre terre ! Non, tout propriétaires que vous étiez, il était temps que vous la rendiez.

Il était temps que la paix soit retrouvée et que le drapeau flotte joyeusement sous le soleil, chatoyant ses couleurs, le vert pour l’espoir et la prospérité, le blanc pour la paix et l’humanité, et le rouge pour ne pas oublier le sang versé.

C’était notre folie et notre tragédie, notre puissance et notre suffisance, notre domination étendue à travers la colonisation.

Ce n’était pas notre terre.

 

Mathieu Belezi à la Librairie Mollat en septembre 2025

BELEZI Mathieu, C’était notre terre, Éditions Le Tripode, parution le 17 septembre 2026, 464 pages, 22,00 €.

https://le-tripode.net/livre/mathieu-belezi/cetait-notre-terre

© CHARLOTTE LEBECQ 

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