L’Échelle de Judith
C’est toujours un plaisir de découvrir un roman de Galien Sarde. Avec L’Échelle de Judith, nous retrouvons les thèmes qui lui sont chers comme la frontière incertaine du réel ou le mouvement.
Sur une route départementale au sud de Beaugency, plus de quinze morts en cinq ans et aucune explication qui suffise vraiment. Lorsque Simon y trouve la mort, les rumeurs reprennent autour de la D. 925, de la forêt de Moquebaril, de la brume et d’une Dame blanche que certains prétendent avoir aperçue.
Quelques jours auparavant, Marc est mort presque au même endroit. Il laisse Judith veuve et confrontée à la maladie.
Le roman parle peut-être moins de ce que cache cette route que de ce qui nous échappe, de cette part inconnue qui subsiste en nous et même en ceux dont nous partageons la vie.
C’est ce que Galien Sarde nous laisse entrevoir avec cette citation de Charles Baudelaire : « Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis. »
Après la mort de Marc, Judith réalise qu’elle ne savait pas tout de l’homme avec lequel elle avait partagé sa vie car elle découvre l’existence d’une autre femme. Il est désormais trop tard pour poser des questions pour essayer simplement de comprendre. Judith aimait Marc, Marc l’aimait aussi et cette découverte n’est pas perçue comme une trahison mais elle montre plutôt ce qui peut rester inconnu chez l’autre, même après des années de vie commune.
Seule, en retrait, démarquée du groupe des collègues souvent venus sans leur conjoint, l’air aux abois, l’inconnue l’avait frappée quand on encerclait la fosse sous la pluie, et comme elle avait baissé les yeux quand les siens s’élançaient vers elle, Judith avait saisi –saisi que Marc l’avait aimée. L’assurance avait été directe, immédiate : celle qui venait de l’esquiver n’était pas à sa place, ou plutôt beaucoup trop, dans l’air gris, et c’était comme si Judith le savait déjà au fond d’elle – d’ailleurs ne vint aucune question et ce ne fut que le soir, après coup, machinalement plutôt qu’à la faveur d’idées troublantes, qu’elle s’était demandé pourquoi Marc l’avait trahie, déjà consciente de l’inanité de cette question et des réponses qu’elle cherchait puisque tant d’autres l’appelaient, plus pressantes.[1]
Autour de Judith, le paysage prend une importance singulière. La route, les champs, les bois, la centrale nucléaire au loin, et surtout cette brume qui revient et brouille les contours donnent au roman son atmosphère particulière. Galien Sarde joue avec les codes du fantastique en effleurant constamment le réel. Dès lors qu’une Dame blanche est supposée hanter une route, chaque brouillard devient suspect, chaque accident nourrit le précédent et la peur finit par fabriquer ses propres certitudes et la rumeur vient combler le vide.
Elle rassure presque autant qu’elle effraie, parce qu’une cause, même invraisemblable, semble parfois préférable à l’absence de cause.
Le roman avance entre le rationnel et l’étrange sans demander au lecteur de choisir.
Mais derrière la brume de Moquebaril et le mystère de la D. 925 demeure Judith. La mort de Marc l’oblige à regarder autrement celui avec lequel elle a vécu, mais aussi sa propre vie. Nous pensons connaître ceux que nous aimons. Leurs habitudes, leurs gestes, leurs silences nous sont familiers et pourtant, une part d’eux peut toujours nous échapper.
L’échelle du titre est peut-être alors celle que Judith doit gravir : un chemin entre ce qu’elle croyait savoir et ce qu’elle découvre, entre ceux qui ne sont plus là et ceux qui restent.
Galien Sarde, L’Échelle de Judith, Éditions Fables Fertiles, 248.p, 18,90€
Parution : Octobre 2026
L’Échelle de Judith – G. Sarde – EDITIONS FABLES FERTILES
© Sophie Carmona
[1] Galien Sarde, L’Échelle de Judith, Éditions Fables Fertiles, 2026, p74
